À
PROPOS DE PIQUES ET DE BUTOIRS
Lorsque
l’on veut parler de la pique utilisée en corrida et en novillada, il est
indispensable de rappeler quelques définitions et quelques faits. Les textes réglementaires
sont parfaitement clairs :
- la pique est une pyramide d’acier, aiguisée à la pierre à eau ; - elle est
suivie d’un butoir ou heurtoir (esp. : tope), puis d’un croisillon. Deuxième
rappel de définition : tope = butoir ou heurtoir. Il s’agit d’une pièce
ou dispositif d’arrêt, et s’il ne remplit pas son rôle, on aboutit à une catastrophe.
Si
c’est une catastrophe ferroviaire, elle est évidente et spectaculaire ; ici, à
Paris Montparnasse, le 22.10.1895, un mort et six blessés graves. La catastrophe
tauromachique a lieu quand le butoir ne remplit pas son rôle et pénètre dans la
blessure. Elle est aussi évidente et d’extrême gravité, mais elle n’est pas spectaculaire,
même pas visible. Voilà qui répond à une question récemment posée sur un site
Internet : « Le tope doit-il pénétrer ou non ? ». Il faut ajouter que les
picadors veillent toujours à ce qu’il pénètre ; c’est ce qu’ils appellent « mettre
les cordes. » ; ils n’ont pas de mal à y parvenir. Quant à l’autorité rédactrice
du règlement, elle s’est comportée comme celle qui, rédigeant un code de la route,
définirait un panneau de sens interdit, mais préciserait qu’il serait invisible.
Rappelons que la pique
“à croisillon” a été définie et imposée par le règlement espagnol du 15 mars 1962.
Par rapport à la précédente, la pique “à rondelle”, elle conservait la même pyramide
d’acier (bases de 20 mm et arêtes de 29 mm), mais le heurtoir qui était cylindrique,
devenait tronconique, et avait une hauteur de 75 mm (75 à 85 mm antérieurement).
À la suite venait le fameux croisillon composé de deux bras de 52 mm pour un diamètre
de 8. C’était un épieu, plus offensif que l’arme précédente; sa hauteur totale
était de 102 mm. Le 27 février 1992, nouveau règlement et nouvelle définition
de la pique : la pyramide d’acier voit ses bases ramenées de 20 à 19 mm et elle
conserve les mêmes 29 mm d’arêtes ; le butoir est aminci, son diamètre supérieur
étant réduit de 4 mm et son diamètre inférieur de 6, tandis que sa hauteur est
ramenée à 60 mm. D’où hauteur totale de l’ensemble : 87 mm. Comme il ne fallait
pas oublier de modifier quoi que ce soit, le croisillon voit la longueur de chacun
de ses bras passer de 52 à 50 mm. C’est une pique un peu plus pointue, avec un
pseudo butoir plus effilé et rétréci à son sommet, ce qui augmente encore le caractère
offensif de cette seconde version de pique “à croisillon”, dispositif qui est
lui-même un agent de compression des tissus. Depuis longtemps, compte tenu
de sa forme et de ses dimensions, le tope ou butoir ou heurtoir, ne remplit
pas son rôle d’arrêtoir, mais se comporte comme une partie de la pique proprement
dite. Si cet ensemble mesure actuellement quelque 87 mm de hauteur, pour un diamètre
de 30 mm à la base, il pénètre parfois jusqu’à 30 cm et plus. Les médecins légistes
savent bien que toute blessure par arme blanche a une profondeur supérieure à
la longueur de l’arme. *
* * Comment cela s’explique-t-il,
dans le cas particulier ? • La pique est piquante, tranchante comme un rasoir
(depuis le 28 mai 1908, elle est en acier aiguisé à la pierre à eau) et contondante.
• Le poids de la garrocha[1] provoque une contusion par un double mécanisme
d’action : - dirigée par la main du picador, elle frappe le taureau (contusion
active), - la charge de ce dernier la projette contre lui-même (contusion
passive). • Compte tenu de l’élasticité des tissus et de la contraction des
muscles au moment de la rencontre, - et parce qu’elle n’agit pas perpendiculairement
(il faudrait pour cela tenir la garrocha très court, et ne piquer que lorsque
le taureau aurait mis les cornes dans le caparaçon), la pique ouvre une brèche
de plus de 3 cm de diamètre et de 9 cm de profondeur, même si elle est montée
correctement : une face plane vers le haut, en correspondance avec la convexité
de la hampe. • Entre le moment du contact de la pique sur le taureau et celui
ou les cornes arrivent au contact du caparaçon, la pique tranche et s’enfonce
(on a souvent comparée cela à l’action d’un ouvre-boîte) : augmentation de la
pénétration. • Le picador s’appuie de tout son poids sur la garrocha
tandis que le croisillon est au contact du cuir et comprime les tissus : autre
augmentation de la pénétration. • Et si, comme c’est quasiment toujours
le cas, le picador imprime à la garrocha un effet de marteau piqueur, pénétration
toujours accrue. Quant aux mouvements de marteau piqueur (et on en compte
parfois plus de 20 !), chacun enfonce davantage la pique. Sachant cela, on
imagine sans peine les ravages que provoquent les coups de pique de longue durée,
dans la blessure précédente si ce n’est pas la première rencontre, donnés avec
carioca pour que le taureau pousse davantage, et, bien entendu, placés partout
ailleurs que dans le haut de l’encolure (esp. : morrillo).
* * * J’ai
signalé ces pénétrations dans les conférences que j’ai faites sur le premier tiers
; elles ont été confirmées par diverses personnes faisant autorité. Le professeur
Francisco Santisteban de la Faculté Vétérinaire de Cordoue, ayant sondé les blessures
d'un taureau gracié le 26 septembre 1986 à Pozoblanco, est descendu à près de
30 cm ; cela approche le triple des dimensions effectives de l'arme (102 mm à
cette époque). De 1995 à 1998, Pedro Martínez Arteaga (actuellement professeur
à l’Université de Zacatecas - Mexique), pour préparer sa thèse de doctorat vétérinaire[2]
(Faculté de Cordoue, 1998), a fait des examens post mortem sur 340 taureaux
ou novillos. Les profondeurs des blessures par pique s’étagent entre 21,50
et 27,55 cm. En 1998 également,
les docteurs vétérinaires Julio Fernández Sanz y Juan Villalón González-Camino,
agissant pour le compte de l’UCTL[3] ont analysé les emplacements et les effets
des coups de pique reçus par 90 bêtes combattues au cours de la feria madrilène
de San Isidro. La profondeur moyenne de pénétration des blessures par pique atteignait
17,49 cm, mais il y avait diverses trajectoires dépassant 30 cm, soit 3,5 fois
la hauteur effective pique + pseudo butoir. *
* * Alors ne nous attachons
pas à 2 ou 3 mm de plus ou de moins en hauteur de la pique proprement dite puisque
seule compte la hauteur totale de la pique et du pseudo buttoir, dont la profondeur
de pénétration sera facilement multipliée par 3, et plus encore si le picador
imprime à la garrocha un mouvement de marteau piqueur. Si l’on rétrécit
les dimensions du pseudo-butoir à sa partie supérieure, on le rend encore plus
pénétrant. C’est ce qui se passe avec la pique définie par le Règlement taurin
andalou. Même si les arêtes de la pyramide d’acier sont réduites de 3 mm, l’arme
est encore plus pénétrante que celle qui est définie par le règlement national,
de sorte que les millimètres enlevés ne sont que de la poudre jetée aux yeux. 
Dans
les deux cas : - le croisillon d’arrêt a les mêmes dimensions ; - il est
indiqué que pour les novilladas, la hauteur de la pyramide sera réduite
de trois mm (hauteur de la pyramide et non longueur de chaque arête, d’où la nécessité
de calculer cette hauteur et difficulté de la mesurer) ; - et selon les dessins
annexés aux textes officiels, le butoir commence par une section hexagonale (hexagone
irrégulier) pour se transformer en section circulaire. Le
dessin de la pique d’Andalousie montre que le butoir est encore plus dans le prolongement
de la pyramide d’acier que dans la pique définie par le règlement national. |
* * *
Et puis il y a une chose très importante, mais généralement ignorée. Jusqu’en
1992, il existait un contrôle préalable des piques, fait par les “parties prenantes”
: éleveurs et picadors Il avait lieu au siège de l’UCTL[4] ; ensuite, chaque pique
recevait une étiquette numérotée collée sur le tope, et un certificat de
conformité, signé par les 2 parties, était placé dans la caisse (contenant 18
piques), qu’une fois fermée on scellait par une bande de papier portant les sceaux
des 2 organismes. Depuis le règlement espagnol du 27 février 1992, ce contrôle
préalable n’existe plus. Les caisses sont cerclées par le fabricant de piques
lui-même, à l’aide d’une bande de papier fantaisiste qui ne signifie rien et n’a
évidemment aucun caractère officiel. Pendant des années, il reproduisait les cachets
des 2 organismes précédemment chargés du contrôle, les piques étaient étiquetées
comme précédemment et la boîte contenait un certificat avec les cachets de l’UCTL
(inexact d’ailleurs) et de l’Union Nacionál de Picadores y Banderilleros Españoles"
: tout cela, c’était des faux et usage de faux ! Le 15 janvier 2000, je l’avais
signalé à Juan-Pablo Jiménez Pasquau qui était alors président de l’UCTL ; je
ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui hormis le fait que le contrôle préalable
n’a pas été rétabli. En Espagne, alors qu’auparavant le délégué de l’autorité
devait avoir sur lui un gabarit pour contrôler les piques, le règlement de 1992
a supprimé celui-ci (en même temps que le délégué devenait gouvernemental). Donc
impossibilité d’un contrôle aux arènes. De toute évidence l’Union des Villes
Taurines de France n’a pas encore connaissance de la disparition du contrôle préalable
! La preuve en est qu’elle prescrit toujours l’examen de l’intégrité des scellés
de la boîte des piques et sur la présence du sceau (un seul et l’on ne dit pas
lequel) posé par les “organisateurs” (organisateurs de quoi ? les 3 associations
citées ne pouvant être qualifiées d’organisateurs). ARTICLE
62 : Les piques seront présentées par l’organisateur au délégué de la C.T.E.M
avant l’apartado, dans une boite scellée que celui-ci ouvrira. Elles ne serviront
que pour une course et porteront, sur la partie entourée de corde, le sceau préalablement
posé par les organisateurs compétents à savoir « La asociación de Matadores Españoles
de Toros y Novillos y de Rejoneadores », la « Unión Nacional de Picadores y Banderilleros
», y la « Union de Criadores de Toros de Lidia »....
Les
piques, leurs hampes, ainsi que la façon de les monter devront correspondre, tant
pour les corridas de toros que pour les novilladas avec picadors, aux normes et
règles fixées par le Règlement des Spectacles Taurins Espagnol. Elles devront
être montées la face plane vers le haut, sur une hampe convexe. Une
fois achevé l'examen des piques et des caparaçons, ces matériels seront mis en
sécurité par le délégué de la C.T.E.M qui ne les remettra à leurs utilisateurs
que peu avant le début de la course. Le délégué de la C.T.E.M veillera à ce
que le montage des piques soit effectué correctement.
Conséquence
de la disparition du contrôle préalable, nous rencontrons souvent — les vétérinaires
de l’UCTL l’ont signalé lors de leur rapport de 1998 — des piques dont la pyramide
d’acier a été trafiquée : faces de la pyramide plus ou moins creusées et arêtes
concaves ! J’ai largement évoqué et illustré tout cela dans le n° 11 de En
Traje Velazqueño (octobre 2003).[5] *
* * Tant
qu’un butoir efficace ne sera pas placé immédiatement après la pique proprement
dite, tant que l’on ne sanctionnera pas sévèrement les picadors qui impriment
un mouvement de marteau piqueur à la garrocha, ainsi que ceux qui ferment la sortie
au taureau (carioca), les blessures par pique continueront à pénétrer de
20 à 30 cm et plus dans le corps du taureau. Marc
ROUMENGOU – juin 2008
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[1] Rappelons que la pique
emmanchée s’appelle garrrocha. [2] Lesiones anatómicas producidas
en el toro por los trebejos empleados en la lidia. [3] Unión de Criadores
de Toros de Lidia. [4] Pendant la période franquiste, c’était au Grupo de
Criadores de Toros de Lidia, lui-même fraction du Sindicato Vertical de Ganaderia. [5]
N.D.L.R. Voir aussi notre commentaire
à propos du troisième alinéa de l'article 62 |