Les Éditions Verdier nous font savoir que, dans leur collection « Faenas » dirigée par Jean-Michel Mariou, elles publient L’amertume du triomphe, un roman d’Ignacio Sánchez Mejías, jusqu’ici inédit en France. Voir leur annonce ici.

C’est l’occasion de revenir sur le destin et la vie de ce torero hors normes.

Bien entendu, le “pleur” que sa mort a inspiré à Federico García Lorca, ce llanto profond et lancinant, l’une des plus fortes et des plus belles élégies du XXe siècle, est incontournable.

Et nous savons que, le 11 août 1934, dans les arènes de Manzanares, le taureau "Granadino" de l'élevage Alaya  a cueilli Ignacio Sánchez Mejías au moment où il exécutait son début de faena favori, assis sur l'estribo. La corne pénétra dans sa cuisse droite. Il meurt le 13 août à Madrid de gangrène gazeuse, après deux jours d'atroce agonie.

Mais, en deçà de cette fin mythique, quel avait été l’homme ?

La vocation première

Il était né le 6 juin 1891 à Séville dans une famille bourgeoise. Son père, médecin notoire, souhaitait qu’il fasse des études de médecine alors qu’il voulait, lui, être torero. Pour cela, à 17 ans, juste avant de passer son baccalauréat[1], il s’enfuit en cachette de la maison paternelle pour s’embarquer en qualité de passager clandestin sur un cargo qui le conduira au Mexique. Il y séjournera trois ans, le temps d'apprendre durement le métier de banderillero dans lequel, après son retour en Espagne, il excellera, au service de Belmonte puis de “Joselito”. C'était encore l'époque où, à l'inverse d'aujourd'hui, on était banderillero avant de devenir matador.

Dans son enfance sévillane, en jouant aux toros dans le Barrio del Arenal, il s’était lié d’amitié avec l’un de ses petits camarades de jeu, un certain José Gómez Ortega, qui deviendra, plus tard, l’immense “Joselito”. Cette amitié se renforcera tout au long de leurs vies, s’enrichira d’un lien familial puisque Ignacio épousera Lola Gómez Ortega, sœur de son ami.

José est plus jeune de quelques années, pourtant Ignacio lui voue admiration et respect, le révèrera comme une idole, le considèrera toujours comme son maître. Ignacio prend l’alternative en 1919 à Barcelone, la confirme en 1920 à Madrid, connaît le succès, participe à 90 corridas dans l’année…

Le drame et puis l'amour, la tentation des lettres et des arts

Ignacio pleurant José

Deuxième rencontre favorable au développement d’un autre aspect de sa personnalité, celle d’Encarnación López Júlvez, dite “La Argentinita”  parce qu'elle avait passé une partie de son enfance en Argentine où ses parents avaient émigrés avant de revenir en Espagne. José, gitan catholique qui ne transigeait pas avec les principes, s'était fiancé à Encarnación et devait l’épouseraprès avoir mis fin à sa carrière taurine à l'issue de la temporada 1920. Mais c’est le taureau Bailador, élevé par la Veuve Ortega, qui y mit fin en l’encornant à mort, le 16 mai 1920 à Talavera de la Reina, sous les yeux d’Ignacio qui toréait ce jour-là en mano a mano avec lui. Ignacio et Encarnación le pleurèrent ensemble puis, en 1925, devinrent amants. 1925 est aussi l’année où Ignacio revient dans l’arène après l’avoir quittée en 1922, inconsolable de la mort de José. C’est encore l’année où il écrit son roman, La amargura del triunfo, qui restera inachevé.

Encarnación, chorégraphe et danseuse de flamenco, donna à son art un retentissement international de Madrid à New York et Paris. Très musicienne, très cultivée, amie de Manuel de Falla et de García Lorca qui lui fait chanter ses poèmes en l’accompagnant au piano, elle dévoila son univers à Ignacio et lui fit rencontrer les intellectuels qui gravitaient autour. C’est alors qu’il se fit metteur en scène des spectacles de la “Argentinita” mais aussi sponsor des poètes environnants. Fin 1927, après avoir, une nouvelle fois, abandonné sa carrière de matador, il finance le voyage et le séjour à Séville de nombreux madrilènes pour y célébrer le 300e anniversaire de la mort de Góngora, les 16 et 17 décembre 1927. Il assura ainsi le succès de cette réunion qui perpétuera le groupe de ses participants sous la dénomination définitive de generación del 27.

De gauche a droite : Alberti, García Lorca, Chabás, Bacarisse, José María Romero Martínez,
Manuel Blasco Garzón, Jorge Guillén, jose Bergamín, Dámaso Alonso y Gerardo Diego - Photo
Serrano

La mise en scène des spectacles de “La Argentinita” le rapproche de l’art dramatique, le conduit à se faire auteur. Il fit jouer, en 1928 à Madrid, une première pièce intitulée Sinrazón qui explorait l’univers de la folie et abordait pour la première fois dans la littérature espagnole des thèmes psychanalytiques freudiens. Il fit encore jouer, en 1928 à Santander, une deuxième pièce intitulée Zaya mettant en scène un torero retiré des ruedos qui résiste à l’envie d’y retourner, ne serait-ce qu’en qualité de spectateur, encouragé à ces renoncements par sa femme, tandis qu’il expose ses hésitations, doutes et regrets, le vide qui l’habite, en dialoguant avec son valet d’épée qui l’a accompagné dans sa retraite. L’inspiration autobiographique est probable et rejoint celle de son roman inachevé. Enfin, une troisième pièce, jamais représentée, Ni más ni menos, déroule, selon ceux qui l’ont lue, un fantastique échevelé avec résurrection de la chair et conflit métaphysique. Il semble qu’Ignacio ne manquait pas d’imagination.

Une vie riche et bien remplie

Il fut, en outre, boxeur, pilote d'avion, joueur de polo, coureur automobile, joueur de foot, président du club de foot Betis de Séville, président de la Croix-Rouge de Séville, acteur de cinéma, danseur, conférencier, journaliste, critique taurin, rendant compte, lui-même, de ses propres prestations sans complaisance…

 
  Marcelle Auclair

Si dans l’arène, le torero faisait peur en s'exposant au delà du supportable au prix d'un courage insensé et pratiquait sans nuances un toreo à couper le souffle, rude et athlétique, il était, à la ville, élégant, courtois, délicieusement aimable, prévenant, disponible, attentif à ses amis. Il aimait les femmes et les femmes l’aimaient. La française Marcelle Auclair, écrivaine, cofondatrice avec Jean Prouvost du magazine Marie Claire, était une hispanisante de haut vol, amie et biographe de Garcia Lorca[2]. Elle vécut, en 1933, une intense aventure amoureuse avec Ignacio. Elle a écrit : Ignacio n’était pas séducteur ; il était la séduction même.                                                                                                                                  

L'appel du triomphe et de la mort, la fidélité à "Joselito"

Mais pourquoi, en dépit de ses remarquables succès intellectuels et mondains, revint-il dans l’arène en 1934, à 43 ans, physiquement épaissi, ressources athlétiques émoussées ?

Il a fourni, lui-même, la réponse suivante : Ce qui seul vaut la peine dans la vie est de désirer, de ne jamais se résigner. Je reviens toréer parce que je ne suis pas satisfait du torero que j’ai été.

Andrés Amorós, professeur de littérature espagnole à l’Université de Madrid et critique taurin au journal ABC, est un biographe d’Ignacio Sánchez Mejías[3]. C’est également lui qui a retrouvé, chez les héritiers de l’écrivain-torero, les pages manuscrites du roman inachevé. Il a fait publier et préfacé ce roman en Espagne en 2009[4]. Dans la préface, il constate que cette œuvre développe l’idée que la vie d’un matador est remplie de désagréments et d’amertumes et, se référant à la conférence prononcée par Ignacio en 1929 à l’université Columbia de New York, il rappelle le très beau symbolisme du passage de la conférence où il a fait de Don Quichotte un matador de toros et où il a dit : Sancho est l'amertume du triomphe de Don Quichotte.

Ignacio a été déchiré, sa vie durant, entre sa vocation de torero et son appétit pour les lettres et les arts. Il pensait en avoir fini en 1927 avec les taureaux pour se consacrer pleinement à ses amitiés et activités littéraires et à la carrière d’Encarnación.

Oui, mais il était amer de ne plus éprouver mentalement et physiquement ce sentiment d’appartenance à l’étroite et haute élite de ceux qui jouent leur vie à triompher de la mort. Et puis, ne trahissait-il pas celui qui avait pour toujours orienté sa vie, son cher “Joselito” qu’il avait vu mourir à ses côtés dans l’arène ?   

Il est permis d'imaginer qu'en 1934, il a voulu revenir vers "Joselito" pour triompher encore de cette terrible mort et l'en venger ou pour rechercher, peut-être inconsciemment, le bonheur de mourir comme lui.

 

Comment ne pas finr par ces quelques vers du Llanto ...

……..

Como un río de leones

su maravillosa fuerza,

y como un torso de mármol

su dibujada prudencia.

Aire de Roma andaluza

le doraba la cabeza

donde su risa era un nardo

de sal y de inteligencia.

……..

……..

Comme un fleuve de lions

sa force était merveilleuse,

et comme un torse de marbre

sa prudence dessinée.

Un air de Rome andalouse

auréolait sa figure

où son rire était un nard

de sel et d'intelligence

………

 

                                                                                          J-J D

____________________________

Notes :

[1] Il devait, encouragé par ses amis de la génération 1927, obtenir son baccalauréat à l’âge de 38 ans, en 1929 à Huelva,

[2] Marcelle Auclair, Enfance et mort de García Lorca, Édition Seuil, 1968

[3] Andrés Amorós, Ignacio Sánchez Mejías, Édition Alianza Editorial, 1998

[4] Ignacio Sánchez Mejías, La amargura del triunfo, Édition Berenice, 2009

 

  • JJ Dhomps dim, 04/02/2017 - 11:12

    Un excellent aficionado, et non moins amateur de foot, me signale cet article, paru dan AS en 2016, qui signale le rôle éminent qu'a joué Ignacio Sánchez Mejías en qualité de président du Betis de Séville : cliquer ici.