Éleveurs de bravos et aficionados se rencontrent
au 99e congrès de la FSTF à Nailloux

Photos : Alain Garres 

Le débat du samedi 17 octobre avait pour thème : “Éleveurs de bravos et aficionados, un dialogue essentiel !”

Cette thématique a conduit les aficionados à poser une nouvelle fois deux lancinantes questions :

  • Pourquoi les éleveurs fabriquent-ils des taureaux qui correspondent rarement à nos attentes?
  • Pourquoi l’intégrité physique de l’animal apparaissant dans l’arène n’est-elle pas toujours irréprochable ?

Étaient invités à en débattre : Antonio Purroy professeur, à l'Université publique de Navarre, José Ignacio Sánchez, Directeur de l’école taurine de Salamanque, intervenant ici en qualité de représentant de la ganaderia Pedraza de Yeltes, Fabrice Torrito, mayoral de la ganaderia Marqués de Albaserrada, le Dr Gérard Bourdeau Président de l’Association Française des Vétérinaires Taurins, Stéphane Fernandez Meca, Matador de toros, Hubert Compan, Docteur vétérinaire, nutritionniste et chercheur.

 

Le professeur Antonio Purroy était chargé d’introduire le sujet par un petit exposé liminaire résumé ci-après :

Il y a 250 000 ans, la migration des premier aurochs asiatiques vers l’Europe conduisait au Bos primigenius dont procédent les sept races fondatrices de nos toros actuels.

Rappel des traditionnelles méthodes de sélection qui façonnent les élevages :

  • Sélection sur performance (tienta des vaches),
  • Sélection sur ascendance, en s’appuyant sur les qualités des ascendants,
  • Sélection sur descendance, par le constat des qualités des descendants, méthode la plus précise mais longue à mettre en œuvre car il faut plusieurs années pour juger sur un nombre suffisant de produits.

À grands traits, il plante ensuite le décor de ces vastes dehesas, merveilleux écosystèmes constitués de pâtures en sous-bois clairsemés de chênes verts et de chênes liège. La dehesa occupe neuf millions d’hectares dans la péninsule, dont 400 000 réservées à l’élevage du toro bravo. Au cours du temps, le nombre des élevages a augmenté tandis que diminuaient les surfaces mises à leur disposition. Il y a cent ans, il y avait, en moyenne, 0,2 animaux par hectares, qui se nourrissaient de leur seule pâture et connaissaient un taux de fertilité de 30%, alors qu’aujourd’hui nous avons 2 animaux par hectare, ce qui impose un apport d’aliments composés et donne un taux de fertilité supérieure à 80%.

Après avoir évoqué le dialogue de l’éleveur et du taureau qui s’articule entre la sélection et la conduite du troupeau, il aborde celui de l’éleveur avec les aficionados et les autres parties prenantes. Ici, le professeur fait malicieusement remarquer que les aficionados situés selon des latitudes différentes ne manifestent pas tout à fait les mêmes attentes, les sévillans sont friands de taureaux artistes, tandis qu’à Pampelune, le taureau fort, rude et combatif est préféré, un peu comme à Vic ou à Céret. Où situer un raisonnable compromis ? Entre les deux, à Madrid ?

Il est confiant dans l’avenir de la tauromachie qui a connu des époques encore plus difficiles que l’actuelle. Une condition de cet avenir est qu’il subsite toujours une minorité militante d’aficionados qui exige le toro authentique et la corrida éthique.

 

La poursuite du débat est modérée par Dominique Valmary, Président de la FSTF, tandis que le Secrétaire, Jean-François Coste, se charge des traductions quand c'est nécessaire.

 

José Ignacio Sánchez répond aux questions qui lui sont posées, en expliquant avec enthousiasme et totale franchise comment les propriétaires, Ignacio et Luis Uranga, et lui-même, ont défini les objectifs à atteindre dès la création de l’élevage en 2004 – 2006.

Ils se sont fixés d’obtenir des taureaux possédant un beau gabarit, de belles cornes, de la force, de la caste, capables de bien se comporter dans les trois tiers. Pour cela il fallait puiser dans un élevage doté d’un large et riche capital génétique, celui de “El Pilar”, à base de J P Domecq, pur Conde de la Corte, possédait ce patrimoine génétique. Ainsi, par un hasard opportun ou plus ou moins consciemment dirigé, une fructification de ce qu’avait créé dans les années 1970 la ganadera María Fonseca, dans ce même endroit de Pedraza de Yeltes, y reprenait racine.

En trois ans, 2004, 2005 et 2006, les Uranga ont acheté à Moises Fraile 160 vaches, non “tientées” au préalable, au prix de 3000 euros pièce. Ils lui achetèrent aussi 3 étalons dont un seul, Venicero, se révéla très satisfaisant. Les deux autres, bons au cheval, trop insuffisants à la muleta, ont été éliminés. Les piques restent cependant un critère primordial. Il fallait sélectionner d’autres étalons plus complets. La vache 53, Deslumbrera, fille de Venicero donna un veau, Deslumbrero, qui, “tienté” comme étalon, prit 27 piques poussant sur la première durant 2 min 30. Il eut un frère, n° 2, qui est aussi un excellent étalon. Aujourd’hui, l’élevage compte 190 vaches et 11 étalons.

Interrogé sur le taurodrome, José Ignacio Sánchez élargit le propos en indiquant que le maniement de l’élevage, suivi vétérinaire, alimentation, pose de fundas, préparation physique, compte autant que la sélection pour obtenir des taureaux forts et se comportant comme souhaité. Pour ce qui est du taurodrome, les taureaux sont amenés à courir une fois par semaine, durant l’année qui précède leur embarquement pour l’arène, sur une piste longue de 3 km recouverte de sable. Les nombreuses bagarres auxquelles se livrent ces taureaux au campo participent aussi au développement de leurs masses musculaires.

Répondant à une question sur l’avenir de Pedraza de Yeltes, Joé Ignacio indique que l’objectif est d’atteindre un effectif de 220 vaches pour disposer de cinq à six corridas et de deux à trois novilladas par an.

 

Fabrice Torrito s’applique à améliorer le bétail de l’élevage “Marqués de Albaserrada” et à retrouver les qualités qu’il possédait dans les années 60. Il cherche à rafraichir par du Pedrajas.

À une question portant sur les pressions exercées par les figuras et les empresas pour qu’ils produisent des “taureaux artistes”, il répond  que c’est très courant et que beaucoup d’éleveurs se laissent aller à édulcorer leur bétail pour continuer à le vendre et ne pas péricliter.

Dans le même esprit, il confirme qu’ils doivent résister à ceux qui conditionnent leur achat à la pratique de manipulations portant atteinte à l’intégrité des animaux. Pour sa part, il s’y refuse absolument.

 

Le Dr Bourdeau explique comment, en France, les vétérinaires taurins prélèvent systématiquement à fin d’analyses des cornes sur les taureaux combattus dans les arènes de première et deuxième catégorie. Résultat, au terme d’une dizaine d’années de contrôles, la longueur moyenne des cornes des taureaux présentés dans ces arènes a progressée.

La question des fourreaux (fundas) intervient. C’est une question polémique qui ne sera pas longuement débattue. José Ignacio les utilise et s’en trouve bien, Fabrice ne les utilise pas et s’en trouve bien. Le Dr Bourdeau recommande de veiller à ne pas traumatiser l’animal lors des opérations de pose et de dépose. Ces opérations doivent être rapides et indolores, ne pas nécessiter l’usage de tranquillisants.

 

Stéphane Fernandez Meca, interrogé sur sa prédilection pour les taureaux de Victorino Martín, se souvient de cette corrida de septembre 1996 à Arles où il les a combattus pour la première fois. C’était le début d’une belle histoire qui le consacrait comme un excellent lidiador. Très simplement, il explique qu’il a accueilli le succès avec pragmatisme et qu’il a gardé la tête froide. À partir de là, cependant, il n’a plus servi de bouche-trou dans des carteles mais, au contraire, des carteles se sont constitués autour de lui.

Comment lui est venu le goût de soigner les mises en suerte au premiers tiers et d’y faire briller les taureaux ? C’est qu’il est aficionado et aime la phase des piques. Dès qu’il a acquis une certaine autorité, il l’a utilisée à bien montrer ce tercio en dépit de la réprobation des collègues et aussi des picadors à qui un nombre minimum de piques et même la pique unique convenaient très bien. Il souligne qu’Alain Bonijol a participé au renouveau de ce premier tiers par la qualité de ses chevaux. Il n’oublie pas l’apport de Gabin Rehabi qui a débuté dans sa cuadrilla.

Il se déclare solidaire des aficionados qui réclament de bons taureaux intègres. Il dit constater une évolution scélérate qui, si elle n’est pas stoppée, détruira notre fiesta. Il exhorte à ne pas abandonner le combat.

 

Le Dr Hubert Compan apprécie, lui aussi, le premier tiers, il est l’auteur de l'aphorisme : “La corrida commence au premier tiers”. Pourtant, il constate que trop souvent les taureaux sont abimés par des piques impactées dans le dos ou dans l’épaule, aggravées de cariocas et de “mete y saca”. Il faut demander avec insistance des piques portées dans la partie arrière du morrillo et plus brèves.

Il a participé aux études sur les fibres musculaires des taureaux de combat conduites conjointement par l’Association  Française des Vétérinaires Taurins et l’INRA, études qui ont permis de mettre au point des compositions alimentaires favorisant un meilleur rendement de ces fibres musculaires.

Il revient sur le fait, déjà exposé par José Ignacio Sánchez, que sélection et conduite de l’élevage comptent à parts égales. De cette conduite de l’élevage, font parties, prophylaxie, surveillance sanitaire, nutrition, exercice (taurodrome) …

Il insiste sur l’importance de l’alimentation qui doit être parfaitement équilibrée, enrichie en antioxydants et glycoformateurs durant la phase de préparation, distribuée par des machines mélangeuses performantes afin que le bétail ne puisse, par gourmandise, sélectionner le gras au détriment de la cellulose (coût d’une telle machine 30 000 euros).

Enfin, le Dr Compan a expliqué pourquoi il considère les taureaux de l’encaste J P Domecq comme les plus complets et les plus prometteurs. Ce point de vue original et tout à fait respectable ne manqua pas de provoquer surprises et remous dans l’assistance.

 

Les échanges entre cette assistance et les intervenants furent nombreux, riches et animés.

 

Le Professeur Purroy fut chargé de conclure le débat.

Il le fit en remarquant qu’il avait été de grande qualité, même s’il était bien difficile de répondre de manière satisfaisante à toutes les questions qu’il soulevait. Il dit qu’il ne fallait pas laisser disparaître le matériel génétique représenté par les encastes minoritaires mais qu’il était aussi à considérer que 99 pour 100 du bétail brave actuel descendait du tronc commun Vistahermosa et que le nom de l’élevage était toujours plus important que le nom de l’encaste, Pedraza de Yeltes en étant un bel exemple. Il est des éleveurs, eux aussi aficionados, qui s’attachent à produire de véritables toros bravos.

Il revint, pour finir, sur ce qui avait constitué une sorte de leitmotiv tout au long du débat : Les aficionados, même minoritaires parmi tous ceux qui remplissent les arènes, doivent ne pas cesser de réclamer un taureau idéal et intègre. Ainsi ils défendent la corrida et obtiennent que de bons élevages continuent à ressurgir de temps à autre.

 

FIN

À Nailloux,  le 17 octobre 2015