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chacun son truc.

Rafael a les épaules étroites et c'est un avantage indéniable quand il t'autorise, privilège rarissime à rentrer avec lui dans le rincón de vérité comme il dit, cet emplacement d'où il note les vaches et les novillos, par la lucarne, entre deux azulejos.

C'était une journée ensoleillée mais fraiche comme sait nous en donner le campo quand il se laisse aller aux saveurs de l'automne. Entre oiseaux migrateurs, petits oiseaux, lièvres et cervidés de tous poils, les toros paissent dans une herbe verte mais bien moins grasse qu'au printemps

Au-delà, de la Dehesa, ce paradis taurin, d'eau et de champs, d'élevage ovin et bovin, Ciudad Rodrigó l'une des villes les plus taurines au monde, de par sa situation géographique et son carnaval, ainsi que son bolsin ou se sont révélés tant de novilleros devenus vedettes par la suite.

Pour cela il faut savoir sortir de l'A62 entre Salamanque et Ciudad Rodrigo, prendre la nationale 620 et ralentir l'allure, c'est dans ce coin que se trouvent une quantité d'élevages de toros, soit en bord de route soit en sortant à quelques encablures de la nationale.

Plus loin, là-bas, c'est déjà la frontière portugaise. Mais revenons à Rafael.

Il a l'œil qui s'allume Rafael, aujourd'hui, c'est jour de  tienta...il a mis son vieux pull gris qui peluche, sa veste de campo, et il ne s'est pas rasé ce matin...

Il est sorti tôt de son lit, le tri à faire et aussi aller voir une vache dont il soupçonne qu'elle doit être malade, c'est que depuis la langue bleue, il faut se méfier surtout pour des élevages relativement jeunes...là-bas, les machos se tirent un peu la bourre, mais moins qu'en Avril, et mis à part deux cornadas sans conséquences, la plupart des toros portent des fundas, le troupeau va bien.

L'espace est étroit, je me fais tout petit... la vache qui sort, file tout droit au milieu, en soufflant, retenant un mugissement, le petit coup de cape détourne son attention du cheval...elle répond bien, murmure Rafael.

C'est être privilégié que d'assister à une tienta, et encore plus quand c'est une tienta de machos...il faut avoir conscience que c'est de ces tienta que dépend l'avenir de l'élevage en grosse partie.

Il faut savoir se faire discret, la fiche dite de ''valoracion'' de l'association de ganaderias de lidias dans les mains Rafael note. Le crayon qu'il a mouille sur sa langue, écrit d’une écriture fine l'avenir de la ganaderia.

Les notes tombent, tout est noté sur cinq, la force, la capacité de déplacement, la répétition des charges, leur durée, la caste, la force, la noblesse…de temps à autre il rectifie le picador qui attend la vague incessante, c'est une bonne vache, les notes oscillent entre trois pour la plus basse et cinq pour la plus haute, ça sera une très bonne mère dit-il dans un très large sourire.

Quelques heures plus tard, en repartant, nous repassons devant la vache tientee le matin et déjà soignée, la ‘’ ficha de Valoracion’’ bien repliée, dans le petit marocain de cuir, Rafael esquisse un nouveau sourire.

Je me demande ce que devient un tel élevage, déjà fragile, dans ces jours sombres, les toros de souche Jandilla ne suffisent pas et encore moins en ces temps de crise à faire vivre des gens comme lui, un peu poète, très humain, et si proche de la nature... Rafael a-t-il encore le sourire...comme il le disait lui-même, en s'appuyant sur un bout de la murette, discrètement, mais d'où dit il on voit le mieux le troupeau, j’aime venir me ressourcer ici, avec mes toros…, chacun son truc.

CHF