La Corrida met en scène un homme et un taureau brave (ou de combat) dans un corps à corps agonistique. Jusque là, très bien, mais quelle est la nature exacte de ce corps à corps ?

Il y a, me semble-t-il, un malentendu concernant le mot lidia que l’immense majorité des espagnols ne remplaceront indistinctement pas par le mot combate. Pour le coq de combat, l’animal le plus proche du toro en ce sens que lui aussi est élevé pour son caractère, on parle de gallo de pelea car celui-ci est destiné à se battre contre un congénère, ce qui n’est pas le cas du toro.

Il paraît clair que pour ce dernier il y a combat : il ne calcule pas, il veut vaincre tout ce qui se met sur sa route. Les tenants du combat sans doute se placent-ils inconsciemment du côté du toro plutôt que du côté de l’homme. Dans tout affrontement (ce qui n’est pas la même chose qu’un combat) il est difficile en effet de rester neutre, il faut prendre parti.

Le fait est que généralement le toro ne sort pas vainqueur. La logique veut qu’il meure : c’est l’intelligence de l’homme qui vainc la force brute. De plus, symboliquement parlant, l’homme triomphe de la mort dont l’animal en est l’antonomase.

Comment peut-il y avoir un combat alors que les deux opposants n’utilisent pas les mêmes armes ? Si combat il y a, celui-ci est on ne peut plus inégal, celui d’un homme qui a une masse corporelle une dizaine de fois inférieure à celle de son adversaire mais qui, en contrepartie, est a priori prêt à ce face à face dont il connaît les règles du jeu.

Par ailleurs, s’il y a combat, il doit y avoir un vainqueur. Quand le toro gagne-t-il ? Pas quand il tue le torero et l’idée ne viendrait à personne de le gracier pour cela, anti-taurins mis à part.

Est-il gagnant lorsqu’il est gracié ? En général non, car c’est souvent le torero qui le met en valeur pour permettre l’indulto.

Alors bien sûr il arrive souvent que l’homme soit dépassé mais, au bout du compte, même sifflé, c’est lui qui met à mort l’animal. Si ce n’est pas le cas, le toro est tué dans les corrales.

Le seul cas de réelle victoire pour le toro serait donc celui d’une grâce pour comportement exceptionnel après avoir surclassé le torero. Dans ce cas c’est généralement la vuelta qui est accordée mais de toute manière l’animal aura gagné son indulto plus pour avoir démontré sa nature brave que pour avoir été vainqueur du combat supposé car il aurait eu encore plus de chance de l’être face à un adversaire capable de s’accoupler à sa charge.

Je comprends que le mot sacrifice en dérange certains car il sous-tend l’idée de victimisation mais il est clair que si la Corrida est un rite sacrificiel ce n’est pas son seul aspect (restons sur thanatos, nous traiterons eros par ailleurs). On ne cherche pas un animal qui serait facile à sacrifier. Dans de nombreux rites, celui de Mithra ou celui de Saint-Marc ou d’autres encore bien plus anciens, auxquels la Corrida peut se comparer, voire desquels elle peut se réclamer, le sang du toro doit couler pour pouvoir s’imprégner de ses qualités (bravoure, puissance, fertilité). En ce sens, elle serait une sorte de rite totémique où l’animal sacrifié n’en est pas moins vénéré. Il est le symbole d’un peuple, nous, peuple du toro, peut-être en réminiscence d’un aurochs terrifiant finalement terrassé où la peur a fait place à la culpabilité d’avoir tué un animal longtemps considéré invincible. Pour Freud, le repas totémique représente l’absorption de la vie sacrée mais dans la Corrida le toro joue sans doute aussi le rôle de bouc-émissaire en remplaçant la figure paternelle primordiale et brutale dont la mort suppose le début de la civilisation, les enfants s’organisant dans un esprit de justice.

Dans la tauromachie espagnole, pour que la communion avec les forces de la nature puisse se réaliser dans ce qui peut ressembler à une sorte de danse macabre entourée d’un esprit de fête, il est indispensable que l’animal soit digne d’être sacrifié aux dieux (sont-ce des minotaures ou s’agit-il de permettre au soleil, comme chez les Aztèques ou dans d’autres rites solaires, de continuer sa course ?) par ses qualités de bravoure et de noblesse (pas une noblesse partielle et fade mais plutôt une noblesse entendue comme un abandon total). La victoire pour être belle, totale, doit faire suer le torero mais aussi lui permettre, une fois la domination acquise, de s’abandonner, de s’offrir lui-même en offrande. L’issue de cette « lutte » doit donc ne pas être évidente et c’est sans doute cette tension, la blessure paraissant probable et le toro semblant vouloir toujours attraper le leurre, que certains appellent combat. Pour se jouer de la mort l’Homme doit jouer sa vie. Mais une osmose complète est rare et pour surgir il faut nécessairement que les forces contraires s’unissent : celle de l’esprit, soit l’homme, envahissant le terrain du toro pour le dominer en créant un groupe sculptural indissociable.

 

Sébastien Giraldez

  • JJ Dhomps lun, 02/27/2017 - 17:57

    Très intéressante réflexion de Sébastien Giraldez. Il pose une question perpétuellement prégnante et, donc, inépuisable : La corrida, c’est un combat ou un sacrifice ?

    Je suis tout à fait d’accord avec lui. La définir comme un combat est impropre. Tuer un taureau selon un rituel en trois actes dont l’ultime est rigoureusement minuté, revient à donner la mort à un taureau, en prenant de grands risques certes, mais pas à le combattre. Le taureau, lui, combat avec toute la sauvagerie et la fougue qu’impose son instinct défensif. Il veut poursuivre, attraper, anéantir ce tissu mobile et fuyard que l’homme place devant ses yeux… Il ne connait pas les règles du combat, il ne sait pas que l’homme, lui, sait qu’il va l’estoquer à mort.

     

    Peut-on parler de sacrifice ? Peut-être. Rien n’interdit d’envisager la corrida de ce point de vue mais nous n’épuisons pas la question. Nous pouvons aussi y voir un sport, un défi à risque, une danse tragique, « danse tragique avec un esprit de fête » – comme le dit si bien Sébastien –, une stratégie, un art, une religion, une quête métaphysique … La corrida comme Francis Wolff nous l’a montré, est un beau sujet philosophique. Il interroge l’éthique et l’esthétique, la vie et la mort…

    La corrida qu’est-ce que c’est ?

    J’invite les lecteurs aficionados à philosopher, à poursuivre ci-dessous cet échange.

    Jean-Jacques Dhomps

  • Jean Louis Comte jeu, 03/02/2017 - 14:50

    C'est bien le terme de combat qui qualifie le mieux l’opposition entre le toro bravo et le torero. Chacun utilise ses moyens pour soutenir ce combat. Puissance et genio pour le toro, connaissance et intelligence pour l'homme. Il y a une opposition du même degré entre la conscience du combat pour le torero, et la généalogie du programme génétique pour le toro qui détermine cette nature du combattant. Il n'y a donc pas de disproportion dans ce rapport qui puisse nous éloigner de la notion de combat. Le rite et le mythe de ce combat se réfèrent depuis la nuit des temps à cet affrontement voulu par l'homme pour se sacraliser au même titre que l’était le toro et son ancêtre l'aurochs. L'homme, vainqueur établi, se donne accès à cet état supérieur de la gloire. L’abnégation structurelle donnée à son combat par le toro peut mettre en déroute son adversaire, et nous savons reconnaître au toro sa supériorité sur l'homme par la graduation des trophées qui peuvent lui être attribués. Quand au sacrifice, on peut s’interroger devant l’esthétisme que l'homme imprègne aujourd'hui à ce combat qui nous incite néanmoins à dévier notre appréciation du combat qu'il mène avec le toro. Ces rondes enchaînées avec grâce et volupté ne peuvent être reconnues et interprétées que si le toro se prête à cette complaisance parce qu'il a été sélectionné pour cela, et ce toro « moderne » n'est donc plus cet animal mythique évoqué car on a substitué sa force à une noblesse qui n’était pas dominante dans son patrimoine génétique initial.

    Que sont devenus nos amours !!

    Attention donc à nos débats qui ont toutefois l’intérêt de la sincérité et de l’authenticité.

    Jean Louis COMTE