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a courir

A COURIR…

 

 

 

“A courir“ qu’elle a dit Louise.

Et quand elle a dit ça, elle a tout dit.

Ce “A courir…“

Elle ne le dit jamais comme ça, pour rien.

Je la connais ma grand-mère, elle ne dit pas grand chose, de sa voix qui module des graves aux aigus.

Mais quand elle dit des choses définitives, tu peux toujours t’accrocher.

Toi, le pape, le grand Rabbin de France, un Ayatollah, tu n’as personne qui la fera changer d’avis.

Alors ce “A courir“ je ne sais pas trop d’ou il sort ? Certainement du fameux : “tu peux toujours courir“.

Ce que je sais, moi, c’est qu’il est définitif, il veut dire : “ Non tu n’auras pas plus de caramel (mémé elle prépare du caramel que l’on coule dans les coquillage ramassés sur la plage de Lespecier, la plus sauvage des Landes, ou je traine avec mes copains post ados“)

“A courir“ Quand grand-père tente une sortie avec les copains, ou quand explique qu’il ne rentre pas tout de suite après la course.

“A courir“, à l’autre voyou qui veut lui échanger son beau mobilier contre du formica.

“A courir“…a tous ceux qu’elle n’admet pas dans son périmètre.

 

Coupe du monde aidant, on en oublierait presque que nous sommes en Juillet et que les encierro débutent un peu partout en Navarre.

Que le plus fameux, celui de Pampelune, télévisé dans le monde entier est imminent.

 

Mais Pampelune n’est pas le seul encierro, ç’en est un parmi tant d’autres.

Des tas de types anonymes qui se jouent la santé devant des cornus plus ou moins bien armés, un peu partout en Espagne, un peu en France.

Défier la loi du principe de précaution : “hep là bas, je vois une tête qui dépasse“.

“A courir“, on s’en fout de la bien pensance, des risques encourus.

“ C ‘est dangereux“

Bien sur que c’est dangereux, mais c’est la vie qui est dangereuse.

Naître c’est être condamné à mort.

Alors la mort, on veut la voir de prêt, savoir à qui on a affaire, la désacraliser, l’habiller, la rendre plus humaine, lui donner du rite, du collier, du sépulcre, du cercueil, des dais noirs. On la met en scène, on expose les corps, on les veille on les pleure.

On danse sur la margelle, à coup de foie gras, de Porta Gayola, de corrida.

Vaincre la mort, un peu, par procuration, penser aux parents, aux amis, aux sièges vides et qu’un autre aujourd’hui occupe.

La mort on s’en joue, surtout quand on est jeune, on a les moyens physiques, on est déchargé du poids des responsabilités, alors on cours, toujours, notre vie est un encierro permanent.

 

Vic a remis le sien à l’honneur, avec des vaches et c’est vraiment sympa.

Tous ceux qui ont connus, savent ce que c’est que cette peur au ventre, ces quelques mètres collé à l’animal, le bruit des sabots, métalliques sur la route, le grondement sourd sur la terre.

Le ahanement, les cris, le souffle coupé, cet effort intense sur quelques mètres, ceux qui tombent, ceux qui se font toucher, ceux qui se blessent, ceux qui meurent, dans l’anonymat le plus complet, juste se prouver les choses.

Jouer avec l’animal, jouer avec sa propre vie.

 

Pour un mort, un milliard de miraculés, depuis que l’homme sert de cible aux bovins déchaînés ou apeurés.

 

Si vous allez vous balader en Navarre, en traversant les villages des routes du chemin des écoliers, vous verrez ces grosses barrières de bois qui dessinent le trajet à suivre.

Une sorte de rail, ou vous courrez devant une locomotive folle qui vous souffle dans le dos prête à vous happer.

 

Parfois, c’est un chemin qui descend au village, et qui ne vous laisse pas de choix.

D’un côté la pierre, de l’autre le vide, et au milieu la peur.

 

Le menteur qui m’a raconté, sans savoir qui j’étais, qu’un jour il a sauté un toro à Pampelune, pendant l’encierro, celui-là nous a bien fait rire.

Parce que pour qui a vu Pampelune, il y a presque quarante ans, et qui le voit aujourd’hui, il y a un monde qui s ‘est écoulé.

Mais la chose immuable c’est cette masse violente qui te poursuit le long de ce chemin devenu de croix, d’excitation, et de bonheur, ou de tragédie.

Et je te garantis que tu ne sautes pas, tu n’en as pas le temps, tu cours, et c’est déjà beaucoup.

 

Le menteur me regarde, toi qui a enlevé des cocardes, tu l’as fait l’encierro ?

 

Mon œil frise, je le regarde le vantard, et lui donne la réponse :

 

“A courir“

 

https://www.youtube.com/watch?v=QEg1jhK9gGw

 

CHF