EN VISITE CHEZ PEDRAZA DE YELTES

 

1 - INTRODUCTION

     Je crois que lorsque l’on est un bon aficionado, on aime se promener au campo et visiter les lieux où aboutissent nos rêves de toros. Ainsi traverser cette biodiversité qu’est la Dehesa, cet espace protégé extraordinaire qui contient des espèces de toutes sortes, des paysages à couper le souffle, une biodiversité comme aiment à le dire les savants, unique et exceptionnelle.

A chacune de mes virées taurines en Espagne, mon cœur bat un peu plus fort devant les portails, les chemins de terre défoncés, les fers posés là sur des grilles ou des poteaux, et les havres de paix en apparence que sont ces endroits magnifiques. Et il saute de ma poitrine lorsqu’apparaissent les merveilleux animaux qui y vivent.

Les noms des ganaderias prennent là tout leur sens, et discuter avec ceux qui partagent le quotidien et «savent » les toros, est une gageure de connaissance et de compréhension du travail effectué, et des résultats vus dans l’arène, le point d’orgue et le point final de cinq années de travail, de doutes, de questionnements, et de sélection.

Les routes du toros sont nombreuses en Espagne et c’est tant mieux. La nationale 620 qui part de Salamanque pour aller à Ciudad Rodrigo (où se déroule chaque année en Février le Carnaval du Toro) égrène ses élevages Perez Tabernero, Charro de Llen, Los Bayones, Fraile y Martin, Valdesfreno, Clairac (que j’affectionne tant) Atanasio Fernandez, Francisco Galache, Sepulveda...tous ces noms plus ou moins célèbres mais tous connus des aficionados...et bien sûr mon objectif du jour les Pedraza de Yeltes, au cœur de la Dehesa du Campo Charro.

 

     Cela fait longtemps que je suis cet élevage depuis que je l’ai vu à Garlin la première fois en 2013, puis dans les fameuses corridas dacquoises de 2014 et 2015 et puis en suivant, tous les endroits où se produisent les toros de Pedraza de Yeltes. Je suis totalement sous le charme de ces toros dont je sais que quelques éleveurs et pas des moindres aimeraient s’inspirer. Le hasard m’a mis en contact, dès le début, avec les éleveurs, de façon agréable et avec honnêteté ils m’ont parlé de l’élevage dès 2014.

La FSTF les avaient reçus il y a cinq ans environ. Leurs sorties triomphales récentes à Bayonne, Vic Fezensac, Dax, Béziers (où ils remplacèrent avantageusement les Miuras) ou encore Arles ont conquis un nombreux public et bon nombre d’aficionados Français.

Cet élevage très demandé, qui donne de profondes émotions, et reçoit régulièrement des prix d’honneur, et dont certains toreros sont devenus experts ( le un contre six de Luque en est un exemple) amène des questionnements et des interrogations, presque mystérieuses sur le présent et le futur de cette ganaderia.

Le mieux étant d’aller voir par moi-même j’ai pris rendez-vous avec José Ignacio Sanchez, le représentant de la ganaderia, afin de visiter l’élevage et l’interroger pour en savoir un peu plus afin de faire le point, et parler du futur... Il m’a accordé cet entretien, de façon très professionnelle et très amicale, rejoint par José Ignacio Uranga les deux hommes s’occupant de la partie sélection de l’élevage.

 

II - PRESENTATION

     Tout d’abord, pour ceux qui ne les connaissent pas, une petite présentation des deux José Ignacio, Sanchez Santiago c’est lui qui nous reçoit, ancien torero avec une carrière très honorable, il a débuté contre la ganaderia del Pilar (fruit du hasard, les toros de Pedraza sont issus de cet élevage, de la rame descendant du pur Domecq).

Il reçut l’alternative à Madrid des mains de Joselito et Ponce. Il fut considéré après sa faena exclusivement main gauche, et ces naturelles profondes et magnifiquement templées, comme l’un des meilleurs de sa génération. Hélas il fut blessé en 1997 par un toro de Charro de Llen en retombant sur l’épaule gauche lui occasionnant une lésion irréversible qui lui fit mettre fin à sa jeune carrière en 1998. Directeur de l’école taurine de Salamanque, il prend en main la sélection et le suivi de l’élevage de Pedraza de Yeltes.

José Ignacio Uranga est l’un des deux frères propriétaires du fer de Pedraza. Après des études abouties dans le commerce et le négoce entrepreneurial, il devient notaire. L’afición des deux frères qui suivent celle de leur père et bien après la disparition del Chofre, les arènes de San Sebastian dont ne demeure plus que pour le souvenir le bar tendido V supposé se situer là où était le fameux tendido, les lancent sur l’achat, ou plutôt peut-on dire la création de l’élevage Pedraza de Yeltes. Son rôle dans la sélection et le suivi de l’élevage est fondamental et se complète parfaitement avec José Ignacio Sanchez.

Doté d’une mémoire excellente il nous reconnaît au premier abord, avec une anecdote que je garderai en privé. Les deux hommes nous ont donc ouvert les portes de la Ganaderia qui monte ...qui monte….

 

     Nous voici arrivés le long du ruisseau qui donne son nom à un tas de villages et de lieux-dits, le Yeltes. Nous avons suivi avec délectation, la veille, la nationale 620 aux noms évocateurs et vus les toros de part et d’autre de celle-ci.

Première surprise l’arrivée à Pedraza - certains prétendent que l’on peut traduire gravière - en effet, on dirait qu’un enfant de géant vient de poser sa pelle et son seau ; les monticules ou terrils de pierres nous accueillent sur un côté, les grands bâtiments de l’autre. Une allée qui ne mène plus nulle part, une chapelle isolée, une très grande bâtisse. Nous ne sommes pas dans la configuration des fincas où les maisons de maître vous accueillent, mais l’étiquette importe peu, vu que le principe n’est pas de faire visiter en masse, ni d’en faire une activité commerciale comme de nombreuses ganaderias tournées vers l’agrotourisme. Ici, on est pour l’accueil d’aficionados vrais, et pour la paix des animaux.

     Nous montons dans le quatre quatre rompu aux ornières du chemin, et empruntons le taurodrome, que courent les toros une fois par semaine, une excellente façon de les faire courir, pour l’endurance et la décompression.

Nous allons pouvoir visiter les lots sélectionnés pour Mont de Marsan, Vic Fezensac, Dax …l’odeur tenace de porc à un passage de notre parcours, nous confirme qu’ici, dans cette zone dédiée, on fabrique le fameux Jambon de Bellota à l’appellation contrôlée et que les patas negras participent de l’économie de Pedraza.

 

     Comme la camade est courte et la sélection drastique, les lots sont peu nombreux et pratiquement tous dédiés à la France cette année. Cela répond à ma première question sur l’amplitude de la camade et comment répondre à l’appel du marché... 

« on fait avec ce que l’on a comme animaux et on sélectionne les places où ils vont sortir. L’idée est de répondre positivement à ceux qui nous sont fidèles en répétant, mais aussi nous ouvrir à d’autres c’est ce que nous avons fait l’an passé avec Bayonne, Béziers ou Arles...et ce que nous allons faire cette année avec Mont de Marsan. Nous ne vendons que ce que nous avons. Car aujourd’hui, nous n’importons plus aucun animal provenant d’autre ganaderia (El Pilar) nous avons nos propres produits et nous étendons pas à pas notre activité, mais de façon logique et contrôlable.

Notre intention n’est pas de faire du nombre, l’extension se fait naturellement et de façon totalement contrôlée. 42 Toros, pour 230 vaches, nous tientons régulièrement avec 15 tentaderos par an et 20 de machos...le reste est éliminé, notre ambition est de garder le type de toro actuel, un toro qui se situe entre toristes et toreristes.

Nous pensons être l’élevage dont les toros se comportent le mieux au cheval, avec des tercios de piques très spectaculaires, nos toros aiment aller au cheval et ils peuvent s’y tuer… mais aussi ce que nous aimons c’est que nos toros vont « a mas » ...et ils durent longtemps, il est difficile pour certains toreros de les faire humilier, baisser la tête, et ça se ressent jusque dans la mise à mort. Celle-ci est déjà difficile avec des toros plus faciles, mais souvent le Pedraza a la tête haute, il comprend le jeu, et seuls les bons tueurs arrivent à leur fin. C’est pour cela aussi que les trophées sont assez peu nombreux alors que les toros sont primés ».

 

     Nous voici sur le lieu, ou, au milieu des 750 hectares de terrain, se trouvent les toros sélectionnés. Chaque lot bénéficie de son terrain clos, de systèmes de brosses sous lesquelles quelques coquets viennent éliminer leurs parasites... de leur système de caméra également, pour le cas où quelque intrus viendraient taquiner les locataires du lieu, et les toréer, ou pire…

Nous sommes bouche bée devant les lots de Mont de Marsan et de Vic Fezensac, ainsi que celui réservé à Daniel Luque.

Les deux premières courses sont lourdes, fortes et armées, très homogènes, celle de encerrona dacquois est un peu plus variée, mais guère moins forte. La plupart ont quatre ans, avec un ou deux quinteños à l’exception de celle de Vic partagée équitablement.

Les toros portent des fundas, la camade est beaucoup trop courte pour nous autoriser des pertes, et jusqu’à aujourd’hui, cela n’a pas changé le comportement du toro.

Et selon José Ignacio comme ils ne se présentent pas à Madrid cette année, ni dans les grandes arènes espagnoles ils ont tout misé sur la France…

Nous prenons des photos que nous ne montrerons pas encore tant que les professionnels n’auront pas officiellement présenté leurs propres lots, une promesse se tient….

Je joins toutefois juste une photo ici, pour vous dire que la majorité ressemble à celui ci…et que ce toro sera ...en France.

 

 

     Nous parlons de nouveau du tercio de pique, José Ignacio préfère les chevaux légers - ce qui n’est pas le cas des picadors, même s'ils peuvent se mettre en valeur avec ce type de toros à condition que la pique soit donnée correctement - on peut assister à un spectacle où la force et l’agressivité du toro peuvent faire face au travail et au professionnalisme des picadors. Pour lui, les chevaux trop lourds sont un mur contre lequel s’écrasent les toros, ils permettent certes une fixité mais pour la plupart des élevages la puissance n’est pas au rendez-vous... Le cheval plus léger permet la mise en valeur du type de toro que nous avons là. Bien sûr, il ne faut pas abuser, ni faire des piques pour des piques et l’anecdote du toro puntillé en piste à Dax reste un mauvais souvenir, ceci étant dit, il est difficile de juger des toros, comme il l’a déjà dit, prêts à mourir sous le fer.

 

    Dans les toreros, ils ont bien conscience que les figuras délaissent leur élevage et que seuls quelques toreros comprennent bien leur comportement. Pour le moment Daniel Luque fait un peu figure de torero de la maison, car il est capable de lidier le toro du début à la fin, capeador, il mène le toro à la pique de manière à bien le placer, il peut être superbe à la muleta, comme à Bayonne, et il tue bien...d’autres bien sûr sont à l’aise avec ces toros qu’il faut savoir accompagner tout au long de la lidia. Juan Léal est très courageux et son actuación à Béziers en 2018 est à retenir et celle de cette année a été éblouissante.

Il nous parle de Pampelune le lendemain de la mort de Victor Barrio, avec le même cartel que la veille au programme...le cœur n’y était pas...rien n’a fonctionné ce jour là, et on le comprend.

Madrid, on va faire une année de repos, ils veulent du toro très haut, très armé, et lourd, c’est une équation qui se prépare très en avant, nous verrons l’an prochain, de toute façon nous n’avons pas assez de toros pour répondre, quand à Bilbao, nous verrons bien comment va se situer la nouvelle empresa...notre priorité, c’est vraiment la France.

 

     L’eau qui provient du rio Yeltes, et les herbes tendres mouillées des pluies récentes, les vols de cigognes dont les nids couvrent les pointes, les cheminées, et les cimes d’arbres, le regard fixe des toros sont porteurs d’espoirs.

José Ignacio Uranga nous parle de la course entre Miura et Pedraza de Yeltes dans une arène française à venir.

     C’est lui qui conclura notre visite en rappelant que leur activité est parfaitement ciblée et réfléchie, pas à pas, et que les mécontents doivent aussi se réjouir que Pedraza de Yeltes ne donne pas dans le toro commercial à tous crins, c’est ce qui les oblige à des choix, comme une couverture trop courte qui te découvre les pieds quand tu te couvres le cou.

Nous irons cet après-midi au bolsin de Ciudad Rodrigo en connaissant mieux l’élevage et la sage philosophie de ses dirigeants.

 

Texte et photo CHF