Nous savons qu'Enrique Ponce, est un très grand torero, un torero d'époque, et qu'il posséde, en outre, de multiples ressources. Nous avions découvert, en 2010, ses talents de chanteur lors de son duo avec Mónica Fernández, la vedette du groupe Materia Prima, dans une ranchera (chanson populaire mexicaine), intitulée Tus besos, à l'occasion d'un spectacle donné au profit d'une œuvre caritative :

Nous savons aussi qu'il est doué d'une belle intelligence et qu'il a acquis une grande culture dont témoigne la conférence intitulée "La Tauromaquia en La Historia y la Cultura" (50 minutes) qu'il vient de prononcer le 10 juillet 2017 à l'Université Catholique de Valence.

Voici qu'il s'est s'est fait maintenant théoricien du crisol (creuset). Il voit la plaza de toros comme un melting pot où les arts plastiques, les musiques, les chants vont se mélanger à la corrida, comme il l'explique ici : 

Il propose en exemple la "Picassiana" du 17 août dernier à Malaga. Crisol qu'il a, lui-même, scénarisé et où il a été acteur majeur à côté du maestro local, le malagueño Javier Conde, avec qui il a toréé mano a mano des taureaux de Juan Pedro Domecq et de Daniel Ruiz. Mais aussi, en association avec les autres éléments du crisol, le peintre français, Loren Pallatier, chargé du décor pictural, un orchestre dirigé par le montois Michel Cloup, la chanteuse flamenca Estrella Morente, épouse de Javier Conde, la jeune soprano Alba Chantar, le chanteur de flamenco et soul latin Antonio Manuel Álvarez "Pitingo", et le directeur artistique Guillaume François. 

Bien entendu, comme le montre la copie d'écran ci-dessous, tout le monde est associé au succès et participe à la vuelta finale


Nous reconnaissons de gauche à droite, Pitingo, Enrique Ponce, Estrella Morente,
Javier Conde, Alba Chantar, Loren Pallatier, Guillaume François

 

Voir ci-dessous le film de la prestation de Ponce face au cinquième taureau, de Juan Pedro Domecq, qu'il "indultera" :

 

Je reconnais, au seul vu de cette vidéo, que Ponce a été admirable et j'apprécie sa partition parfaitement préparée et exécutée, comme ce retour à la cape pour donner de superbes poncinas avant l'estocade. 

Et puis, ce crisol ne pouvait se terminer, dans cette enceinte artistiquement décorée, redondante de musiques et de chants, où tout le monde était beau et gentil et artiste, que par la grâce de l'aimable et noble collaborateur animal, lui aussi artiste. C'était écrit dans le scénario.

Et que penser de cette trouvaille, probablement non préméditée, associer Javier Conde au triomphe en lui permettant de servir quelques passes au taureau gracié ?

Ceci considéré, en dépit de la grande estime que je porte à Enrique Ponce, j'avoue que la formule du crisol ne me convainc pas ? Si je reconnais que, depuis la fin du XVIIIe, la corrida de toros a largement inspiré, en Occident, les arts plastiques, la musique, l'opéra, le chant, la danse, la littérature, la poésie, la philosophie, la métaphysique, la mystique, ..., je suis incapable de mêler et d'embrasser le tout en même temps. Je me plais dans les arènes de Las Ventas où je peux entendre mieux qu'ailleurs, dans le silence qu'imposent les grands moments, « La música callada del toreo » qui était si chère à José Bergamín.

D'autre part, je suis l'ennemi des indultos, même de ceux qui seraient considérés comme mérités. La mort est, pour moi, la seule conclusion et justification de la corrida.

Toutefois, je n'ai rien à imposer. J'admets que d'autres façons de voir et de sentir soient tout aussi légitimes et que si des crisols aussi réussis que celui de Malaga se multipliaient, ils attireraient, peut-être, plus de monde dans les arènes, au moins pendant un certain temps.   

Ces considérations conduisent à une importante question, où est l'avenir de notre fiesta ?

  • Dans les corridas que nous aimons, aux taureaux imprévisibles, aux premiers tiers conséquents, aux deuxièmes tiers assumés, aux troisièmes tiers réduits aux seules passes nécessaires à préparer la mort ?
  • Dans des corridas aux taureaux prévisibles, sans piques, peut être sans banderilles, réduites à une longue séquence unique non limitée dans le temps, environnée de décors circonstanciés, rythmée de musiques et de chants, où tout est fait pour dissimuler le tabou de la mort sous des flonflons ?

Et le taureau, en fin de compte, reste-t-il utile ? Du toreo de salón en musique, ce peut être magnifique !

Q'avons-nous à proscrire ? Qu'avons-nous à revendiquer et à défendre ?

ll serait souhaitable que les aficionados de type FSTF donnent, ci-dessous, leurs points de vue et que nous ouvrions une indispensable discussion.

 

                                                                                                    J-J Dhomps

 

 

  • JJ Dhomps mer, 08/23/2017 - 16:29

    Pas de commentaire jusqu’ici autre que celui d’un solide aficionado, connu sous l’apodo de « Dux », et qui a eu d’autant plus de facilité à me mailer sa réaction directement qu’il est l’un de mes neveux. Il m’adresse un lien vers la vidéo, ci-dessous, en le faisant précéder de ce qui suitt :

    « Cette vidéo datant d'une vingtaine d'année (1996), où nous voyons un jeune Ponce toréer un bel exemplaire de Valdefresno de 572 kg... Ce n'est peut-être pas l'art "total" mais il y'a l'essentiel : l'émotion.

    Et quel plaisir d'écouter les commentaires de TVE... toute une époque… »

    .

     

  • Charles Crépin jeu, 08/24/2017 - 04:46

    Ce Crisol couleur « picassiana » nous interroge donc, lui aussi, sur l’avenir de notre Fiesta. C’est un signe supplémentaire de nos inquiétudes. Bien sûr, ne perdons pas de vue l’indispensable référence au passé, aux valeurs dans lesquelles nous croyons et l’idée que nous faisons de l’éthique de la corrida. Mais dans le contexte actuel, hostile et incertain, la « música callada del toreo » peut prendre un tout autre sens, si le silence, contraint celui-ci, nous était définitivement imposé… Toute question n’est donc pas anodine. Toute voie nouvelle ouverte, surtout si elle est jalonnée de références culturelles, mérite d’être explorée. Toro imprévisible ou prévisible, support du dilemme torista – torerista, se résume à une dichotomie de peu de sens si elle est confrontée à la question de la survivance pure et simple de la corrida, et celle de notre passion partagée. En cela, les paillettes, la goyesque, et aujourd'hui le Crisol, constituent sans doute le complément indispensable à la corrida et au toro sérieux que nous aimons, s’ils contribuent à son rayonnement et cette survivance.

  • Portrait de LO TAURE ROGE
    LO TAURE ROGE jeu, 08/24/2017 - 17:04

    Voici un commentaire reçu sur mon blog "Lo taure Roge" :

    "Je suis et ce depuis des lustres,un admirateur de "Don Enrique"qui m'a donné de grands moments de tauromachie et en cela je lui serait toujours reconnaissant.Mais là je ne le suis plus(du verbe suivre),la tauromachie doit rester ce qu'elle est ,c'est à dire un moment où tout peut arriver,le meilleur comme le pire.Là,j'ai l'impression que l'on veut aseptiser la corrida.Si cela devait arriver ce serait un début de victoire pour les antis et bien entendu la mort programmée de la corrida telle que nous l'aimons.
    Maestro je vous en supplie,ne cédez pas à ces facilités.
    torero75 "

    Si la Corrida est bien un art, c'est par le torero et le toro uniquement ; le reste est artifice, même si esthètiquement cela peut-être intéressant.

  • Portrait de Sébastien Giraldez
    Sébastien Giraldez lun, 08/28/2017 - 19:06

    Je me suis toujours insurgé contre l’idée qu’il y a deux tauromachies irréconciliables qui n’auraient rien à voir l’une avec l’autre : la tauromachie spectacle et la tauromachie vérité.

     

    Pour ma part, je vais chaque année à Vic ou dans d’autres arènes pour voir des toros-toros et les tiers de piques qui vont avec.

     

    J’allais aussi il y a peu de temps encore voir Morante pour le plaisir de le voir dessiner quelques splendides véroniques sans trop d’espoir pour la muleta.

     

    Je suis aussi allé parfois voir le binôme Adalid-Sánchez. J’appréciai la torería et les estocades de Fandiño.

     

    Parmi les tenants, voire les organisateurs de la tauromachie vérité, j’en vois souvent dans le callejón de courses on ne peut plus « toreristes » pendant les ferias estivales. Ils y prennent visiblement pas mal de plaisir, en particulier quand c’est Ponce qui torée.

     

    Et c’est bien là la seule vérité que je connaisse : si on aime la tauromachie espagnole à pied et tout ce qui la compose on est obligé de voir un certain nombre de courses par an, diverses et variées.

     

    Militant du poder et défenseur du tercio de piques, je constate que le monde n’est pas tel que je souhaiterais qu’il soit mais tel qu’il est. La vérité c’est que la caste et la « baston » (celle d’un Lamelas par exemple quoique très méritoire) ne suffisent pas. Une autre vérité c’est que le genio est un défaut (même si une dose de caractère est appréciale) et que la noblesse est une qualité, quoi qu’on en dise. Elle ne l’est cependant que si elle est accompagnée de force et de bravoure.

     

    Ponce est sorti cette année par la Grande Porte de Madrid, il a triomphé à Bilbao avec un encaste qui les autres figuras rejettent et a coupé trois oreilles à Linares avec les toros de Samuel Flores.

     

    Après plus de 25 ans d’alternative il est en passe d’être consacré triomphateur de la saison. On ne torée pas comme il le fait sans amour du toreo donc du toro et de la tauromachie. Prétend-il la suppression du tercio de piques, des banderilles et de l’estocade ? Serait-il un anti déguisé de lumières ? C’est ce que j’ai l’impression de lire dans l’article de Jean-Jacques.

     

    En quoi est-ce dégradant pour la tauromachie de la revêtir de sons et de lumières ? Nous avons besoin d’expérimenter de nouvelles voies. Sans faire n’importe quoi, l’événementiel est primordial pour attirer le chaland, que ce soit via une goyesque ou par une affiche sortant de l’ordinaire : un mano a mano Ponce vs Tomás ? Si c’était moi qui choisissait le bétail ce serait deux pedrazas, deux alcurrucénes et deux victorinos. Mais même avec 6 toros de Victoriano del Río ce serait un événement, donc on en parlerait.

     

    Oui Vic, Céret, Parentis font très bien les choses mais voir la tauromachie par ce seul triangle c’est passer à côté de beaucoup de choses car les meilleurs toreros ont le pouvoir de tomber dans la facilité, celle de ne pas affronter les élevages les plus durs mais ils sont surtout les auteurs du bon toreo, celui qu’on voit malheureusement assez rarement avec des toreros modestes face à du bétail compliqué.

     

    Je regrette comme beaucoup l’absence ou la rareté de « gestes » des toreros-étoiles mais je leur reconnais un talent indéniable et leur personnalité est l’un des attraits de la tauromachie qui n’est plus au moins depuis plus d’un siècle une science appliquée où il ne conviendrait de donner des passes que dans un but technique comme préparation à l’estocade. D’ailleurs, au risque de me fâcher avec la moitié de l’afición, avec un toro à la défensive, à l’époque de Guerrita où le toreo se faisait encore sur les pieds, il était impensable d’enchaîner des passes sur un même côté et le classicisme le plus absolu voudrait qu’on le prépare à l’estocade par un macheteo qui peut revêtir lorsqu’il est bien fait une grande dose de torería. Mais j’arrête là car je suis fatigué de répéter des choses perçues par certains comme des inepties alors que pour d’autres ce ne sont que des évidences. Ce qui est irréconciliable ce sont certaines idées ou représentation des choses.

     

    Pour ma part, ce qui m’a plu de point de vue conceptuel dans cette corrida c’est l’utilisation de la cape (l’instrument de base du toreo) au derniers tiers comme avait voulu le faire le grand Ordóñez et surtout la série offerte à Conde qui a permis de confirmer les limitations dudit torero mettant de cette manière mieux en valeur l’animal

  • Dominique Valmary jeu, 08/31/2017 - 11:50

    Aujourd'hui les corridas goyesques, picassiennes et flamencas se multiplient. Pourquoi ? Pour remplir les gradins ! Donc, elles plaisent et attirent du monde.

    Encore plus fort avec le « CRISOL » où cette fois même la faena a été si scénarisée qu'il fallait un indulto !

    La corrida à pied prend le chemin du rejon qui a opté pour le spectacle et aspire le public. Comme toujours le marché et le libre choix du client l'emporteront.

    Même si une évolution est nécessaire et se fera, le marché l'exige, la confusion des genres est préjudiciable en termes de crédibilité avec le non respect des valeurs qui fondent la confrontation de l'homme à l'animal. On va jusqu'à oublier le règlement taurin et ses accessoires, priorité au spectacle...

    Personnellement la musique et le décorum ne m'importunent pas mais à petite dose toutefois et tant qu'ils n'influent pas sur le déroulement du combat. Mais les émotions les plus fortes, je les ai connues quand ce qui se passe en piste pousse le public à faire cesser la musique, si, si, ça existe et puis Madrid sait proposer de vraies corridas sans que la moindre note ne s'envole.

    Dans ce type de prestations évènementielles on ne parle plus du taureau sauf s'il n'a pas « servi », ce mot exécrable qui dit tout.

    Le toréo ne se réduit pas à une recherche esthétique. L'aficionado regarde d'abord le taureau, il évalue le savoir faire du torero, son dominio et sait apprécier la beauté du geste et des enchaînements. Les choses s'apprécient dans ce sens.

    La confusion des genres est à son comble quand un trophée obtenu dans un spectacle entièrement scénarisé et piloté par un directeur artistique compte autant qu'une oreille coupée à Ceniciento... Quelle crédibilité peut revendiquer un escalafon qui ne dispose d'aucun critère discriminant.

    En conclusion, oui pour les initiatives qui attirent du monde dans les arènes à condition que ces initiatives accompagnent les nouveaux adeptes dans leur découverte des tauromachies mais, de grâce, distinguons ces divertissements grand public (et autres festivals ou exhibitions) des vraies corridas dont l'appréciation devrait être améliorée avec l'adoption d'un classement fondé sur des critères multiples à définir. Je sais que je rêve et qu'il y a du boulot !