CLUB TAURIN de PARIS

avec l'aimable autorisation de Jean Pierre Hédouin

 

Ferrera entre normes et histoire

         Antonio Ferrera, dont le Club regrette toujours le dédit de janvier 2015, est un matador qui suscite l’éventail d’appréciations le plus large, le plus varié et aussi le plus nuancé. Entre ceux qui valorisent la créativité et la variété de son jeu et ceux qui dénoncent une gestuelle forcée non dénuée de cabotinage, entre ceux qui soulignent sa capacité à imposer son toreo aux encastes les plus divers et ceux que se plaisent à débusquer les martingales cachées sous les effets spectaculaires, on est en présence d’un riche matériau de discussions et controverses taurines entre les aficionados les plus passionnés et les plus exigeants.

Très récemment, le « seul contre six » que Ferrera a réalisé le samedi 24 octobre à Badajoz (qui, en ces temps de confinement, a pu être suivi grâce à Canal Toros) a de nouveau alimenté le débat principalement à propos du juste équilibre entre innovation et respect des canons de l’art tauromachique. Alors qu’un site d’information spécialisé (Aplausos) identifiait, illustrations à l’appui, huit moments du « briser les formes établies » (depuis l’arrivée aux arènes au volant de sa vielle R6 jusqu’à la façon de toréer de la main gauche en tenant l’épée de cette main), des commentateurs déploraient que des règles fondamentales et des modèles traditionnels soient malmenés à des fins de singularité spectaculaire.

Si certains de ces « gestes innovants » firent l’objet d’appréciations aisément convergentes (l’arrivée en voiture, en tant qu’indice d’une personnalité « à part » et le salut préalable ressemblant cuadrillas et sobresalientes comme expression d’une authentique solidarité professionnelle), les plus controversés furent ceux qui concernaient le toreo et plus particulièrement trois d’entre eux : l’ordre donné à son picador José Maria Gonzalez de franchir les lignes pour piquer son second Zalduendo "Tulipo" ; la façon de porter ses estocades en marchant vers le toro après l’avoir placé à plus de dix mètres et enfin sa façon d’ajouter à son habitude connue de toréer de la droite sans l’aide de épée factice cette nouveauté de prendre l’ayuda pour toréer de la gauche.

 

Passons rapidement sur ce dernier point ; le toreo droitier sans l’aide de l’épée est entré dans les mœurs et se voit pratiqué par les maestros les plus côtés et il est condition de figures comme la passe dénommée « luquesina » et autres enchainements du toreo actuel. Quant au recours à l’épée dans la main gauche pour des naturelles, il n’était qu’un clin d’œil à ce que sont conduits à pratiquer les toreros gauchers (ce qui est, dit-on, le cas du frère d’Antonio Ferrera).

 


Estoque en la izquerda

 

 

La façon de porter l’estocade en partant de loin et en avançant à pas lents puis progressivement accélérés vers le toro n’a effectivement rien d’orthodoxe et apparait radicalement opposée à un des principes du en corto et por derecho du grand "Frascuelo". Mais, aujourd’hui comme jadis, chaque matador met en place sa technique propre pour réaliser la suerte suprême, des estocades paraboliques de Vicente Pastor au ressassé « Julipié », les exemples sont fort nombreux. Mais qu’il s’agisse du saut kamikaze de "Juan Leal" ou de l’estocade en marchant de Ferrera, il importe que prévale la sincérité de l’exécution, d’autant plus si elle s’accompagne d’efficacité.

 


Matar andando

Reste ce franchissement de la ligne extérieure par le picador ordonné par le maestro pour, grâce à cette inversion des terrains, forcer un exemplaire rétif à enfin se lancer à l’assaut du cheval.


Picar en los medios

 

C’est le geste transgressif qui fut le plus censuré par les « gardiens des normes ». Ils semblaient oublier qu’au début du siècle dernier cette ligne fut tracée en réponse à la demande des picadors qui répugnaient à s’avancer en piste en se livrant aux charges toujours plus fortes vers le centre de la piste. L’origine de cette ligne extérieure, « quitamiedo de los picadores » (Corrochano), expérimentée à partir de 1908 et inscrite dans le règlement national de 1923 (article 34), fut illustrée par ce 2ème Zalduendo qui, dès que le picador inversa les terrains l’attaqua avec force, culbutant monture et cavalier !

Un des nombreux mérites de la tauromachie d’Antonio Ferrera, dont le seul contre six devait initialement se dérouler à Madrid en mémoire du centenaire de la mort de "Joselito", est de faire vivre l’histoire du toreo au présent. Une des manifestations la plus exemplaire de cette vertu est d’avoir rendu sa pleine signification au quite, à savoir ôter le toro du cheval rapidement et si possible avec variété et brio et pas seulement donner quelques lances isolés de la dynamique de la lidia. A travers sa trajectoire personnelle, successivement animateur pétulant, dominateur efficace et artiste créateur, il illustre de façon exemplaire le fait que le toreo est évolution permanente. Dans ce mouvement qui tout à la fois intègre des formes nouvelles et revivifie des figures anciennes, il importe que soit conservée l’exigence de domination d’animaux de respect, comme l’étaient les toros de ce solo de Badajoz et que soit préservée l’essence de l’émotion taurine à savoir l’adaptation de la conduite du combat aux propriétés de chaque adversaire sans avoir recours, comme dans d’autres formes dites « innovantes », à la surcharge déplacée d’accompagnement musicaux…

On peut certes préférer le classicisme épuré du toreo d’un Urdiales, d’un Juan Ortega ou d’un Pablo Aguado au jeu baroque et souvent ostentatoire de Ferrera, mais il convient de ne pas confondre un critère esthétique avec un référent normatif aux fondements historiques incertains. La tauromachie est certes un art de tradition, fondé sur le respect de rites mais également une pratique qui n’a cessé d’évoluer. En cette seconde décennie du XXIème siècle qui commémore le centième anniversaire de l’âge d’or marqué par les apports réformateurs et révolutionnaires de José et de Juan, les débats autour des « transgressions » de la tauromachie de Ferrera animent utilement notre afición et, par-delà les réactions premières, ils gagnent, avant toute censure définitive, à être éclairés par l’histoire.

 

Jean-Pierre Hédoin