27 juin 2007

Jeff Pledge

répond à la question :

C'est quoi, la corrida ?

Chez Alain Bonijol avec son ami Congo

Jeff Pledge, cet infatigable baroudeur des campos et des ruedos, nous a fait l'amitié d'accéder à notre demande en nous livrant un petit texte dans lequel il résume magnifiquement sa vision de la corrida et comment sa passion taurine est pour lui synonyme d'art de vivre. Cet Anglais qui a fait ses études à Oxford et sa vie professionnelle à Bruxelles refuse d’enfermer la tauromachie dans des définitions du genre : un art, une tradition, un particularisme régional, … Cela tient au fait qu'il est venu à la corrida de l'extérieur et qu'il a dû en construire sa propre image.

Il n'est pas inutile de donner quelques éléments biographiques plus précis :

Jeff est né (en 1943) et a été élevé en Angleterre. Adolescent, vers 1960, il a découvert la corrida d'abord par la lecture. Pendant ses années universitaires (licence en Langues Modernes, Oxford, 1966), il a passé une année sabbatique (saison de 1965) à Madrid, où il a vu une petite centaine de festejos. Cela a été la vraie base de son afición. Il a exercé la profession de traducteur pendant trente ans, dont vingt-cinq dans les rouages de l'Europe à Bruxelles. Il est membre fondateur du Club Taurin de Bruxelles (1974). En Belgique, il a pris aussi le temps de se marier et de faire trois enfants.

L'aficionado práctico

De la Belgique, il a fréquenté les pays taurins autant qu'il a pu mais pas autant qu'il aurait voulu. Ces pérégrinations taurines l'ont conduit surtout en Espagne au début, trois fois au Mexique dans les années soixante-dix, et puis, progressivement, de plus en plus en France. Avec deux petites excursions en Colombie et en Équateur. En 1985, il avait découvert le Portugal taurin et depuis il aime beaucoup le toreo à cheval à la mode portugaise.

En 1991 il a acheté une maison à Vauvert, comme résidence secondaire d'abord et en vue de la retraite plus tard. Là, il a découvert la course camarguaise à laquelle il est oarticulièrement attaché et qui lui donne pas mal de dimanches déchirants, chaque saison dans le sud-est de la France. Ainsi que des connaissances du comportement des bovins que l'on trouve difficilement ailleurs. De petits accidents de santé, apparus en 1997, l'ont contraint à une retraite anticipée en 2000. Sa maladie a mis également fin à une petite carrière, tardive mais prometteuse, d'aficionado práctico. De 1992 à 1997 il a été, néanmoins, devant soixante-dix à quatre-vingt jeunes bêtes, sans jamais tuer, mais au moment où il a "coupé sa coleta" il était parvenu à toréer parfois convenablement pour un amateur. Il avoue que cette expérience pratique lui a appris énormément de choses. Il a vu jusqu'ici dans les 1300 corridas, et environ 250 courses camargaises.

Il s'intéresse beaucoup à l'histoire de la corrida et ne cesse de l'approfondir. Il écrit de manière remarquable aussi bien en espagnol et français qu'anglais. Il a écrit de nombreux articles dans la revue, en anglais, du Club Taurin de Londres, et sur les forums taurins d'innombrables e-mails... en une ou deux autres langues encore.

 

 

C'est quoi, la corrida ?

Un récent débat télévisé en France a posé la question, "La corrida, est-elle une boucherie?"

La discussion n'a pas apporté de réponse, car en fait on parlait d'autre chose et la question était mal rédigée. On aurait peut-être dû demander "La corrida, n'est-elle qu'une boucherie?" Mais il m'a semblé plutôt évident que, dans la mesure où la corrida commence avec un toro vivant et termine en principe avec de la viande propre à la consommation, oui, la corrida est bel et bien une boucherie.

Elle n'est pas, pour cela, plus ignoble que le processus semblable qui a lieu dans toutes nos villes tous les jours ouvrables. Mon père était boucher. Je n'ai pas honte de sa profession. Mais la viande n'est en tauromachie qu'un sous-produit. La corrida offre d'autres choses en plus. Elle n'est certainement pas qu'une boucherie.

Elle est quoi, en fait, la corrida?

Une réponse facile à cette question serait de dire que la corrida est pour chaque aficionado ce que, lui, il veut en faire. Cela est vrai. Il y a potentiellement autant d'approches de la corrida que de spectateurs. Mais, pour les besoins de l'esprit moderne, tellement classificateur, on peut demander plus spécifiquement dans quelle catégorie la corrida rentre, avec quelles autres activités elle peut être groupée.

La corrida n'est pas au fond un sport, tous les connaisseurs en conviennent. Un des malentendus les plus fréquents des profanes en matière taurine est de considérer que le grand défaut de la corrida est d'être déloyale - pas fair play - parce qu'elle oppose un toro seul à plusieurs hommes, et parce que la lutte n'est pas à armes égales. C'est systématiquement l'homme qui "gagne". Mais en fait il n'y a pas de gagnant dans l'arène, dans la lutte entre toro et torero, parce qu'il n'y a pas de doute quant au résultat. Comment serait-ce autrement, demande-t-on.

Cependant, la corrida a bien des liens avec le sport. Ses exécutants ont certainement besoin d'une certaine forme physique, et une gymnastique du corps humain joue un rôle primordial dans le toreo. Si elle avait été inventée au vingtième siècle, la corrida aurait très bien pu comporter, en ce qui concerne la lutte entre les toreros, un jugement chiffré, porté par un jury d'experts. Cela est notamment le cas du patinage artistique, que l'on a choisi d'appeler artistique en français précisément parce qu'il s'est trouvé rangé parmi les sports. La double classification par mérite technique et impression artistique conviendrait parfaitement au toreo. Ce serait sans doute contre sa nature profonde, mais on peut dire la même chose pour la danse sur glace. En effet, l'escalafón taurin, qui est relativement récent, et qui compte les oreilles et les queues coupées et les grandes portes ouvertes, est une approximation à un tel système de points. Pour ma part, je trouve que notre fiesta est tout à fait inquantifiable dans son essence, mais voilà, c'est l'esprit de notre temps.

Plus près de nous, notons ausssi que la course camarguaise, qui est formalisée depuis un siécle ou un peu moins, a pris elle aussi la forme d'un sport, ses exécutants adoptant le costume, la tenue blanche, de bien d'autres sportifs de l'époque. Depuis trente ans, d'ailleurs, elle se trouve sous la tutelle du ministère correspondant, avec son Championnat de France, ce qui n'empêche nullement l'aficionado de réagir en fonction de la beauté et de l'émotion du raset plutôt que du nombre de points ou du montant de la prime.

Au milieu du dix-huitième (ou du dix-septième) siècle, par contre, le sport ne servait pas de modèle pour d'autres activités. Quels sports existaient alors en Espagne? Ou ailleurs? Ce n'est que quelque temps après, pendant le dix-neuvième siècle, que les grands sports modernes se sont dessinés. La corrida était le premier de ces spectacles de masse, à l'air libre mais en enceinte close (et donc payants), qui sont une des caractéristiques de notre civilisation. Là, l'Espagne, pays soi-disant arriéré et décadent, a quand même joué un rôle de précurseur.

Mes remerciements au professeur Adrian Shubert pour cet aperçu.

Mais beaucoup d'aficionados considèrent que, si la corrida n'est pas un sport, c'est surtout parce qu'elle est un art. C'est peut-être une façon pour eux d'élever le niveau de l'activité à laquelle il sont aficionados, de lui donner de la dignité. Pour l'esprit moderne, l'art est sacré, au-dessus de toute critique. N'importe quoi semble être justifié si on peut lui coller l'étiquette d'art, même les choses apparemment les plus bizarres. Dans ce sens, l'art a jusqu'à un certain point remplacé la religion, mais la notion de l'art telle que nous la manions actuellement ne date vraiment que de l'époque des romantiques et à mon avis n'a pas encore fait ses preuves.

En tout cas, mettre le toreo dans la même boîte que la musique, la peinture et la poésie paraît audacieux. Il faut admettre que dans cette compagnie la corrida fait piètre figure. Elle est imparfaite, limitée et surtout répétitive comme aucun autre art. Comme ballet, c'est un très mauvais ballet. Faut voir les faux pas.

Cette conception est aussi à la racine d'une certaine dérive. L'élévation de l'art, et de l'artiste, au-dessus de la morale, considérer que tout est légitime si justifié par cette appellation d'art, sert à faire pardonner de flagrantes infractions à l'éthique professionnelle la plus élémentaire. Depuis deux cents ans, nous voyons l'artiste, et il se voit peut-être lui-même, comme grand héros solitaire de l'épopée humaine. Le vedettariat est partout dans notre société. En fait, nous cherchons des héros, et nous sommes prêts à oublier pas mal de défauts chez les candidats à ce statut. Il y a des toreros en exercice qui, s'ils étaient avocats ou dentistes, seraient vite radiés.

Dans l'ensemble, je trouve qu'il n'est pas sûr que la corrida constitue un art. Il peut y avoir de l'art dedans -manifestement certains toreros toréent de façon plus belle que d'autres - mais dans son essence elle est quelquechose de différent, bien au-dessus du niveau de l'art tout simple. Surtout parce qu'il ne s'agit pas d'une représentation d'autre chose, comme l'art conté (roman, théatre) ou encore pictural. Comme le torero en piste a dit au comédien sur les gradins, ici on meurt pour de vrai.

Pour moi, la corrida est plutôt unique dans son genre. Le toreo est symbolique de toute la vie humaine. Je voudrais bien connaître davantage de phenomènes de cette envergure. Je ne connais que l'amour et le sexe, le boire et le manger, qui eux aussi peuvent être imprégnés d'art, mais qui vont loin au-delà de l'art, vers le ciel, et qui sont aussi en deçà de l'art, faisant partie de la vie quotidienne.

Si la corrida n'était pas plus qu'un art, elle n'aurait pas rempli ma vie, pendant près d'un demi-siècle maintenant, comme elle l'a fait, et comme aucun art ne l'a fait, même pas la musique, à la condition de laquelle les autres arts sont censés aspirer.

Mais peut-être que l'on gagnerait de la perspective sur la corrida en prenant du recul, en la regardant de loin, et même de l'autre bout du monde. Le toreo ne serait-il pas l'apport occidental à ce patrimoine de l'humanité que sont les arts martiaux, avec toutes les valeurs philosophiques que cela implique?

Mais les participants à notre banal débat télévisé n'ont rien dit de tout cela.

 

                                                                                           Jeff Pledge