31 mars 2007 " L'éminent philosophe Francis Wolff rejoint "l'appel de Samadet" et confie à la présente page un passage inédit de son prochain livre, "Philosophie de la Corrida"

 

Ayant constaté la participation de Francis Wolff, mercredi dernier, 28 mars, à la Plataforma barcelonaise "Promoción y Difusión de la Fiesta" nous nous sommes permis de demander à ce grand philosophe et aficionado de rejoindre aussi "l'appel de Samadet" et s'il accepterait d'apporter sa contribution à la présente rubrique. Voici ce qu'il nous a immédiatement et très aimablement répondu dès hier au soir :

"... Vous avez tout à fait raison. J'ai été très sensible à l'initiative de Samadet ; j'ai même contribué à populariser cet appel, et c'est par simple négligence que je ne l'avais moi-même pas encore signé ! C'est maintenant chose faite. Je viens de faire savoir à André Viard que je signais, "des deux mains", cet excellent texte. Par ailleurs, je vous informe que je vais publier un livre sur la corrida (son éthique, son esthétique), aux éditions Fayard, intitulé "Philosophie de la corrida". Ce livre sortira en librairie le 16 mai, c'est-à-dire à la veille des deux grandes ferias françaises de pentecôte, Nîmes et Vic. Vous me demandez un article pour votre site. Je ne peux pas faire mieux que de vous donner, en avant-première, un extrait inédit de ce livre, tiré de son chapitre premier, « De nos devoirs vis-à-vis des animaux en général et des taureaux de combat en particulier ». Vous pouvez en disposer sur votre site ..."

Nous rappelons que Francis Wolff (ENS) est Professeur de philosophie à l’École normale supérieure (anciennement : à l’université Paris-X-Nanterre, à l’université de Reims, à l’université de São-Paulo, Brésil). Directeur du département de philosophie de l’École normale supérieure. Spécialités : philosophie ancienne, philosophie générale.

Il a participé à : Les engagements ontologiques de l’axiomatique ancienne (Aristote et Euclide) le 19 juin 2004. Conférence de clôture de la chaire de C. Ulises Moulines le 8 octobre 2004. Le rayonnement de la philosophie Polonaise au XXeme siècle le 26 novembre 2004. L’action à la troisième personne, l’action à la première personne le 6 juin 2005. Vers une épistémè de l’épistémè, les techniques de vérité à l’âge classique grec le 12 mars 2005. Les deux concepts de temps : l’ordre et le devenir le 12 juin 2006. Le langage, le monde, l’universel le 11 juillet 2005. Derrida, la tradition de la philosophie le 21 octobre 2005. Ethique esthétique de la corrida le 16 décembre 2005. La corrida entre représentation et réalité le 17 décembre 2005. L’action : délibérer, décider, accomplir le 17 février 2007. Présentation de la question Qu’y a-t-il ? le 10 février 2007. Les trois genres d’être dans le langage et dans les arts le 11 juin 2007. Francis Wolff a organisé : Les lundis de la philosophie. Journée d’études Michel Foucault : travaux actuels. Ecole d’été Langues et langage : compréhension, traduction, argumentation. Colloque Derrida, la tradition de la philosophie. Colloque Ethique et esthétique de la corrida. Journée La classification : problèmes logiques et épistémologiques. Journées d’études publiques du groupe MENS (Métaphysique à l’ENS). Journée L’action : délibérer, décider, accomplir. Pour en savoir plus : Page personnelle de Francis Wolff. Les communications du Colloque international "Ethique et esthétique de la corrida", organisé à l'Ecole normale supérieure (Paris) par Jean-Loup Bourget et Francis Wolff, les 15 et 16 décembre 2005, sont téléchargeables (formats audio ou vidéo) sur le site de l'ENS à la page : http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=cycles&idcycle=239 Un numéro spécial de la Revue Critique (éd de Minuit, Paris) intitulé aussi "Ethique et esthétique de la corrida", août-septembre 2007, dirigé par Pedro Cordoba et Francis Wolff, paraîtra le 3 septembre 2007, et reprendra sous une nouvelle forme, les textes de ces communications.

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Francis Wolff

Extrait inédit du chapitre 1 du livre à paraître, le 16 mai 2007,

Philosophie de la corrida (éditions Fayard)

" De nos devoirs vis-à-vis des animaux en général et des taureaux de combat en particulier "

La corrida et ses critiques Dans la corrida, des hommes affrontent et tuent un animal. On peut juger cette pratique doublement condamnable. Est-il moral pour un homme de risquer sa vie ? Est-il moral de mettre à mort un animal ? Pendant quelques siècles, le premier problème dominait les esprits: un chrétien ne saurait mettre en danger une vie qui ne lui appartient pas [1]. Condamnée par les moralistes au même titre que le théâtre, la corrida était jugée moins futile pour le spectateur puisqu'il y admire des vertus réelles, mais plus dégradante pour l'acteur puisqu'il s'y s'abaisse au niveau de la bête : le combat contre un animal avilit l'homme. Aujourd'hui, la critique s'est inversée : le combat de l'homme dégrade l'animal ; les condamnations de la corrida se font désormais au nom du respect dû aux animaux, non aux hommes. C'est une attaque qu'on peut qualifier d'" animaliste " si l'on entend par là une argumentation morale centrée sur l'animal en général. La force grandissante de l'animalisme a une double origine. D'un côté, la modernité a incontestablement entraîné une augmentation des mauvais traitements vis-à-vis de nombreuses espèces en les réduisant à l'état de marchandises ; la sensibilité contemporaine s'émeut légitimement des conditions de vie abjectes faites aux poulets élevés en batterie ou aux cochons privés de lumière et d'espace, estropiés et mutilés. D'un autre côté, sous l'influence des théories morales et juridiques anglo-saxonnes, une bonne part de la problématique morale se trouve désormais accaparée par le concept éthico-juridique de " droits " (" on a le droit à ") et l'" animal " devient un nouveau sujet de ces droits. Pourtant, avec la notion de " droits des animaux ", la confusion s'installe : l'Animal, porteur de la " bonne nature ", devient la Victime universelle que l'homme doit protéger contre l'Homme, porteur de la " mauvaise culture ". Tout est alors mis dans le même sac : la chasse, la vivisection, la corrida, l'élevage industriel, et (demain - aujourd'hui même) l'alimentation carnée ou les chaussures de cuir. Dans ce brouhaha, on entend des voix défendre le sort des bêtes souffrantes et d'autres voix protéger les espèces menacées, parmi lesquelles il faudrait bientôt compter les taureaux de combat si l'on écoutait les premières. On confond les conditions de vie des taureaux (les meilleures possibles) et celles des porcs (les pires), les conditions de mort des taureaux (dans la lutte et en public) et celles des animaux d'abattoir (ni vues ni connues), la violence du combat que mènent les taureaux dans l'arène et l'expérimentation animale qu'on mène sur des bêtes impuissantes, etc. Qu'il faille s'indigner de la marchandisation du vivant, s'opposer aux supplices infligés à certaines bêtes d'élevage industriel, lutter pour une amélioration des conditions de vie et d'abattage de certaines espèces, on en conviendra aisément : aucun animal n'est une chose. Mais un animal n'est pas davantage un homme ni l'Animal en général : un moustique est un moustique, un chat d'appartement n'est pas un tigre du Bengale, un taureau de combat n'est ni un chimpanzé d'Afrique ni un cobaye de laboratoire. Or c'est précisément ce que nous apprend la corrida : le taureau n'est ni un homme ni une chose. Il n'est pas non plus l'" Animal ", victime passive et innocente. Il est une espèce animale singulière dont les conditions de vie, et de mort, doivent respecter la singularité. Dans le combat, l'homme n'est pas face au taureau devant une chose qu'il peut traiter à sa guise ni devant une marchandise qu'il peut détruire et jeter, mais face à un être vivant doté d'une personnalité singulière, élevé dans le respect de sa nature et tué avec l'égard dû à son être.

En effet, loin d'être une manifestation de l'arrogance anthropocentrique vis-à-vis du règne animal ou d'une indifférence cruelle à la souffrance, elle est porteuse d'une éthique cohérente et respectueuse des animaux. Si la corrida devait être un jour interdite là où elle est aujourd'hui autorisée, ce serait non seulement une perte culturelle ou esthétique, mais ce serait aussi une perte morale. Doublement : une dimension essentielle de " l'être-homme " mais surtout une dimension essentielle de " l'être-animal " disparaîtrait avec la corrida. L'interdire, ce serait non seulement condamner à l'extinction immédiate l'espèce animale qui en est le protagoniste, ce serait aussi priver les hommes d'une relation irremplaçable aux animaux, celle qu'ils ont entretenue, dans toutes les civilisations, avec les taureaux sauvages.

La corrida n'est ni " immoraliste " ni " amoraliste " vis-à-vis des espèces animales. Même si elle ne diffuse pas la morale universaliste des droits de l'homme ou l'éthique réductionniste des droits des animaux, elle est morale. Mieux : le statut éthique du taureau dans la corrida pourrait servir de modèle à celui que nous devons à tous les animaux. Non pas qu'il faudrait les élever pour les combattre comme des taureaux ! Mais le rapport de l'homme aux taureaux durant leur vie et leur dernier combat est à bien des égards exemplaire d'un certain respect dû à toutes les espèces. Il ne faut donc pas demander pour la corrida une vague indulgence, il ne faut pas la défendre comme un mal bénin, il faut la protéger comme un bien précieux. Car, outre ce qu'elle nous révèle des taureaux et des hommes, la corrida nous enseigne en filigrane nos devoirs vis-à-vis de toutes les autres espèces et quelques valeurs fondamentales pour la nôtre.

Ce que nous apprend d'abord la corrida, c'est à être attentif à un rapport, non à l'animal en général mais au taureau en particulier. C'est la seule voie d'entrée possible dans la morale vis-à-vis des animaux : penser la singularité des espèces et la spécificité des relations qui nous lient à chacune. Inversement, le premier obstacle qu'il faut lever pour pouvoir penser les relations entre les hommes et les autres espèces (tant ce qu'elles sont que ce qu'elles devraient être), est conceptuel : l'animal. L'" animal " n'existe pas. Ce n'est pas parce qu'on dispose d'un mot pour désigner les millions d'espèces animales (de la paramécie au bonobo, du trypanosome à l'épagneul breton) que ce mot fera une idée. Essayez donc de penser ce qu'il y a de commun entre le protozoaire qui transmet la maladie du sommeil et le taureau de combat : vous aurez beau dire que ce sont deux " animaux ", vous percevrez vite que vous n'avez rien dit. Les astronomes grecs, de même, croyaient penser quelque chose avec le mot " planète ", qui désignait pour eux tous les astres " errants ", ceux qui ne se déplacent pas avec la " sphère des étoiles fixes ". Le mot réunissait donc Mars,Vénus, la lune et le soleil. Le concept moderne d'" animal " n'est pas mieux formé que le concept ancien de " planète ". Il est l'effet d'une illusion anthropocentriste : nous nous plaçons face à toutes les autres espèces, nous les baptisons globalement du même nom " animal ", et ce faisant nous nous établissons en maîtres et législateurs d'une Nature dont nous ne ferions pas partie. C'est bien ce que font les animalistes, à leur corps défendant. Ils édictent des lois morales pour réguler la conduite que les animaux humains devraient avoir vis-à-vis des autres, mais qui ne s'appliquent évidemment pas à eux : allez demander aux moustiques ou aux lions de cesser de faire du mal aux autres espèces, allez demander aux taureaux de combat de cesser de se battre entre eux ! Alors même qu'il croit le contraire, l'animaliste est l'anthropocentriste par excellence. Et de surcroît incohérent. Car pour lui, l'homme est un animal à la fois comme les autres et opposé à tous les autres. D'un côté, il est aussi un animal, sinon il n'aurait pas ces droits naturels que l'animaliste reconnaît aux espèces animales en tant que telles (mais alors on se demande comment, par quelle autorité, les autres espèces animales seront tenues de respecter les droits de l'homme ainsi que les droits de toutes les autres espèces animales). D'un autre côté, l'espèce humaine est considérée comme complètement différente de toutes les autres, puisqu'elle est la seule à avoir une conduite " criminelle " à leur égard, et par conséquent à devoir se soumettre à des règles vis-à-vis d'elles. C'est la contradiction fondamentale que tout animalisme. Il veut, au nom de l'unité de la " nature ", étendre aux animaux (au sens large, incluant l'homme) des droits qu'on ne reconnaissait jusqu'alors qu'aux hommes; il doit pourtant limiter à l'homme le devoir de respecter l'animal (au sens étroit, excluant l'homme). Mais demandons-lui pourquoi l'homme agirait criminellement quand il joue avec le taureau avant de le tuer et non le chat qui joue avec sa proie blessée avant de la dépecer ? Faudrait-il l'en empêcher au nom des droits des souris ? Toutes les espèces animales devraient-elles respecter les " droits de l'animal " ? Toute la nature devra-t-elle être pacifiée ? Et de force ? Faut-il déclarer que désormais elle devra s'abstenir de toute conduite " cruelle " avec elle-même ? Mais alors qui fera la police ?

Non, " l'animal " n'existe pas. Ce qui existe, c'est une extraordinaire prolixité de la vie, avec une prodigalité non moins considérable de ce que l'on peut appeler les espèces animales, les millions d'espèces, toutes différentes, parmi lesquelles l'homme occupe une place singulière d'où il tient sa capacité à reconnaître des valeurs et son pouvoir de s'imposer des normes.

Si l'animal n'existe pas, doit-on en conclure que nous n'avons pas à " nous soucier " des animaux, que nous ne devons pas réguler notre conduite vis-à-vis d'eux ? Bien au contraire. Dès lors qu'on s'est débarrassé de ce pseudo-concept d'animal, une éthique cohérente vis-à-vis de la nature devient possible. En effet, il serait tout aussi déraisonnable de soutenir que nous devrions traiter tous les animaux comme des choses ou des " machines " (y compris les chimpanzés ou les caniches), que d'affirmer que nous devrions considérer tous les animaux également avec le même " respect " (les loups comme les agneaux, les scorpions comme les chats persans, les araignées comme les taureaux).

Car le problème de la " bonne " conduite vis-à-vis des autres espèces n'est pas nouveau, né du " progrès des mœurs ", ou d'une soudaine prise de conscience de la communauté de nature qui nous lierait à nos amis les bêtes, ou encore d'une extension progressive et salutaire de la sphère des " droits naturels " (à tous les hommes, puis aux femmes, puis aux enfants, etc.). Depuis l'Antiquité, la philosophie morale s'est souvent posé la question : comment devons-nous régler notre comportement vis-à-vis des bêtes ? Il en va de même des morales populaires : tout le monde admet spontanément qu'on ne peut pas agir sans norme vis-à-vis des espèces animales, qu'on ne mange pas n'importe quoi ou n'importe qui, qu'on ne traite pas son bœuf, son âne ou ses moutons n'importe comment, et surtout qu'on ne considère pas toutes les espèces de la même façon. Les hommes ont toujours eu, de fait, des conduites extrêmement variées vis-à-vis des animaux, et ils ont appris à normer ces conduites selon des valeurs différenciées : jamais le moustique n'a été mis dans le même sac axiologique que le labrador, jamais l'animal totem ou le compagnon de vie n'ont été confondus avec le parasite ou le prédateur.

Cette richesse des sentiments moraux possibles vis-à-vis des innombrables espèces animales (combien ? deux millions ? cinquante millions?) peut être comparée à son extrême pauvreté dans une éthique des " droits des animaux ": l'affect qui doit déterminer toutes nos conduites y est ramené à un seul, la compassion. Les animaux ne sont qu'un seul être, l'animal, qui ne peut jouer qu'un seul rôle : victime. Il est doté d'un seul mode d'être ou de rapport au monde : la souffrance. C'est une créature souffrante, au double sens du terme : elle pâtit, elle éprouve de la douleur. Et l'homme, bourreau en puissance, doit la protéger contre lui-même (puisque l'animal est défini a priori comme un être impuissant), ou éviter de la faire souffrir (puisque l'animal, cette créature mythique, est un être passif, qui n'a qu'une idée en tête : éviter de souffrir). Comparons cette pauvre morale des " droits " avec la variété des affects que les hommes peuvent éprouver à l'égard des autres espèces. Il sont aussi différenciés que les actions communes qui les réunissent : il y a les espèces avec qui l'on vit en compagnonnage, celles avec qui l'on joue, celles qu'on apprivoise, celles qu'on dresse, celles qu'on honore, parfois celles qu'on adore, il y a celles que l'on chasse, celles qu'on combat, celles que l'on voudrait pouvoir exterminer. La variété des formes d'amitié comme d'inimitié est immense : anéantir l'espèce parasite, détruire l'espèce malfaisante, écarter l'espèce dangereuse, lutter loyalement contre l'espèce redoutable, pêcher l'espèce appétissante, etc. ; mais aussi vénérer l'espèce sublime, glorifier l'espèce intrépide, s'identifier à l'indomptable, entretenir le protecteur, estimer le collaborateur, affectionner le compagnon, chérir l'ami, etc. On peut éprouver pour les animaux presque toute la gamme des sentiments moraux qu'on éprouve pour des hommes : amitié, attachement, respect, admiration, ou au contraire inimitié, dégoût, crainte, effroi, exécration, etc. Ce qui ne signifie évidemment pas qu'il faut les traiter comme des hommes ! Mais qu'il serait absurde de n'admettre qu'une norme morale unique et indifférenciée pour une variété aussi large de formes de vie et de types de relation aux hommes.

Pour juger de la valeur de la corrida, il faut donc la mettre à l'épreuve des normes morales, infiniment variées, qui doivent guider nos conduites et nos attitudes vis-à-vis des autres espèces animales. Ces normes peuvent être ramenées à trois grands principes : subordonner le respect dû à certains animaux à celui dû à tous les hommes, ajuster notre conduite envers les animaux aux relations affectives que nous avons avec eux, l'adapter à leur nature. La corrida fait plus que respecter ces principes éthiques. Elle les concentre. Elle est le modèle d'où l'on peut les déduire.

Entre deux barbaries Le premier principe est évident : on doit " respecter " les animaux, ou du moins certains d'entre eux, mais non à l'égal des hommes. Seuls les hommes formulent des normes éthiques, énoncent des règles, se soumettent à des devoirs, éprouvent ou non du respect. Ces notions morales sont donc d'abord faites (instituées, pensées, reconnues) par des hommes et pour des hommes. Nous avons primitivement des devoirs vis-à-vis des autres hommes, et seulement secondairement des devoirs vis-à-vis des autres espèces. Si nous en avons, ils sont hypothétiques et non catégoriques : nous sommes tenus de les respecter si seulement ils ne nous empêchent pas d'accomplir ceux que nous avons vis-à-vis des autres hommes. Seule est absolue la morale qui nous lie à l'humanité : à l'espèce humaine considérée collectivement et surtout, distributivement, à tous les individus qui en font partie. Les devoirs que nous avons vis-à-vis des autres espèces, même les plus proches de nous, sont subordonnés à ceux que nous avons vis-à-vis des autres hommes, même les plus lointains. Il faut toujours et inconditionnellement sauver l'enfant inconnu contre l'animal familier.

Or l'éthique générale de la corrida est justement l'application, et même la codification, de ce " principe de subordination ". Car la morale du combat se résume à ceci : l'animal doit mourir, l'homme ne doit pas mourir. Telle est la loi suprême. Certes, il peut arriver, exceptionnellement, que dans une corrida, un homme meure ou qu'un animal ne meure pas. Mais le principe est une chose, l'accident en est une autre. La règle fondamentale de la corrida exprime une asymétrie absolue entre les deux protagonistes du drame et un antagonisme de leurs destins : la vie pour l'un, tantôt glorieuse tantôt sans gloire, et pour l'autre la mort, tantôt sans gloire tantôt glorieuse.

D'aucuns s'insurgent : voilà qui est inégal. C'est vrai. Mais c'est cette inégalité même qui est morale en son principe. Un combat dont l'issue est a priori fixée est injuste, plaident ses détracteurs, un affrontement où le vainqueur est désigné d'avance n'en est pas un. C'est vrai, la corrida n'est ni un sport de combat ni un art martial. Mais que voudrait-on ? Que les chances de l'homme et de l'animal fussent égales, comme dans les jeux du cirque ? Tantôt l'un meurt et tantôt l'autre, serait-ce plus juste ? Ce serait en tout cas plus barbare.

Dans la corrida, le taureau meurt nécessairement. Toutefois, ce n'est pas parce qu'" il faut que la bête meure ! ". Ce serait une autre barbarie, symétrique de la précédente. Le taureau n'est pas abattu, il est combattu. Il meurt toujours, mais c'est parce qu'un homme en triomphe non parce qu'il est un être naturellement impuissant. L'éthique de la corrida est bien celle du combat, puissance contre puissance, non la morale du sacrifice, du faible par le fort. Car le combat de l'arène a beau être fondamentalement inégal, il est foncièrement loyal. Le taureau n'est pas traité comme une bête malfaisante qu'on peut exterminer ni comme le bouc émissaire qu'on doit sacrifier, mais comme une espèce combattante qu'on doit affronter. Il faut donc que ce soit dans le respect de ses armes naturelles. Physiquement, les forces du taureau ne doivent pas avoir été diminuées artificiellement ni ses cornes rognées. Moralement, l'homme doit feinter le taureau, mais de face, jamais de dos, en se laissant toujours " voir " le plus possible, en se plaçant délibérément sur la ligne de sa charge naturelle - c'est ce qu'on appelle " charger la suerte "*. Ainsi que l'a dit Angel Peralta, résumant ainsi parfaitement l'éthique de la corrida : " toréer*, c'est tromper sans mentir ". Un combat inégal mais loyal : les armes de l'intelligence et de la ruse contre celles de l'instinct et de la force, une feinte de corps ou un leurre de chiffon contre une puissance démesurée et des cornes acérées.

L'éthique de la corrida est donc bien l'application du premier principe moral qui nous lie aux animaux : respecter le taureau mais non à l'égal de l'homme. Subordonner le respect dû à l'autre espèce au respect absolu dû à la nôtre. La corrida se tient ainsi en équilibre entre deux maux. Elle est le contraire de la barbarie parce qu'elle se situe à égale distance de deux barbaries opposées. Si le combat était égal, la pratique serait ignoble pour l'homme, la valeur de la vie humaine serait réduite à celle de l'animal. Si le combat était déloyal, la pratique serait ignoble pour le taureau, la valeur de la vie animale serait réduite à celle d'une chose. Dans la corrida, un homme ne lutte ni contre un homme ni contre une chose. L'homme affronte son " autre "- au sens strict du terme, car ils sont face à face. Un homme affronte un animal qui n'est ni un animal comme lui, mais qui est comme lui un animal, en un combat injuste mais loyal […]