La langue bleue par Renaud Maillard

Sciant une corne pour analyse et vérification de son intégrité

 

Au Palco, à Céret pour l'encierro de Partido de Resina en 2003. De gauche à droite : Renaud Maillard, Pierre Fons, Pierre Rougeot
 

Né en 1961, de famille cérétane par le père et béarno-valencienne par la mère. Vétérinaire taurin depuis 1993 et ancien président de l’AFVT (2004-2007). Aficionado depuis 1965. Arènes de prédilection : Céret, Vic- Fézensac , Bayonne, Madrid et les petites arènes du sud-ouest dévouées aux novilladas. Mais pas d’exclusive ! Elevages de prédilection : La Quinta, Fuente Ymbro, Cebada Gago, les élevages d’encaste Santa Coloma ou rares et pittoresques et pour le plaisir des yeux aussi, les bichos de Fernando Palha, de Partido de Resina et de Dolores Aguirre au campo comme en piste. Renaud Maillard est Professeur à l'Ecole Nationale Vétérinaire de Maisons-Alfort.

LA LANGUE BLEUE Renaud MAILLARD
Association Française des Vétérinaires Taurins (AFVT)

Avertissement : ce texte, écrit le 21/11/2007, doit être apprécié en fonction de cette date, le jeu de devinettes sur le futur réglementaire et pratique concernant cette maladie et l'incidence sur les temporadas taurines 2008 et suivantes est donc sans garantie et sous la seule responsabilité du lecteur!)

Pour l'aficionado, la langue bleue, ou blue tongue (BT), ou lengua azul, de son vrai nom fièvre catarrhale ovine (FCO) est un autre avatar sanitaire qui met en danger son spectacle favori, après l'ESB (encéphalopathie spongiforme bovine) il y a quelques années, et avant l'obligation pour tous les élevages de bravos désirant exporter de disposer du certificat d'échange (ou "attestation sanitaire à délivrance anticipée (ASDA)", c'est la fameuse " carte verte ") attestant du statut sanitaire du troupeau d'origine. .......

Grâce à l'administration du ministère de l'agriculture et au ministre de l'époque, J. Glavany, des solutions avaient été trouvées pour l'ESB soucieuses à la fois de santé publique et non pénalisantes (à l'aspect économique près de la non valorisation des carcasses puis du paiement de l'incinération) pour les organisateurs de corridas, le choix des élevages retenus en lui-même souffrant peu de ces mesures. Depuis 3 ans, il en a été tout autrement pour la FCO. Alors que cette maladie n'est pas transmissible à l'homme, ce qui dans l'esprit de beaucoup justifierait des mesures " maximales ", les mesures qui ont d'abord été prises, reflet strict de la directive européenne 2000/75/EC ont d'emblée paru très pénalisantes aux aficionados et aux empresas puisqu'elles restreignaient les mouvements d'animaux en provenance d'Espagne et du Portugal. Dans sa sagesse, et avec l'appui de l'AFVT, l'Union des Villes Taurines de France (UVTF) n'a pas souhaité depuis 2003 (apparition de foyers du type 4 du virus en Espagne) demander de dérogations à l'importation, tout incident (entrée du virus avec du ganado bravo, avérée ou suspectée) étant jugée préjudiciable à l'image de responsabilité du monde taurin. .......

La France taurine, pour le meilleur et pour le pire, vit depuis avec les ganaderias du campo charro et répète à l'envi certains élevages " de garantie " quand les vedettes sont à l'affiche. Il y a un peu plus de créativité en corridas dites dures et en novillada, et surtout, point positif, une juste remise en valeur de nos élevages nationaux. .......

Mais depuis peu, la situation se complique et se simplifie à la fois, et surtout les certitudes sont devenues mouvantes. Que s'est-il passé et qu'a-t-on appris ? .......

Tout d'abord, on a appris que l'Europe n'est nullement à l'abri de la FCO, les modalités d'arrivée sur son territoire du virus et de ses vecteurs pouvant être subtile ou imprévisible. A ce jour, 15 pays de l'Union Européenne (UE) sont concernés par les zones réglementaires définies pour la FCO. .......

On a appris que sur les 24 types viraux (virus BTV pour Blue Tongue Virus) certains étaient plus pathogènes que prévu pour les bovins, jusqu'alors considérés comme réservoir. Le type 8 au moins a démenti ces considérations. Les ovins continuent de payer un lourd tribut à la maladie (avec le type 8 aussi). Les pertes considérables liées à l'affection ont donc une double origine : les pertes directes dues à la mortalité et à la morbidité (animaux malades) en élevage, les pertes indirectes constituées par le préjudice économique (mesures réglementaires restreignant les mouvements d'animaux, de sperme et d'embryons, donc pénalisant le négoce) sans compter le coût des mesures de prophylaxie. .......

On a appris que les vecteurs pouvaient être nombreux et répandus au sein du genre Culicoïdes, et que la transmission de tous les types viraux n'était pas assurée par le seul Culicoïdes imicola comme dans la péninsule ibérique. La désinsectisation est donc une composante essentielle du problème, ainsi que la période d'activité des vecteurs (grossièrement d'avril à décembre en France). .......

On pense toujours que la protection vis-à-vis d'un virus ne " croise " pas avec les autres, ou que la protection est imparfaite. Alors que 6 types viraux sévissent en Europe (1, 2, 4, 8, 9, 16) la course aux vaccins est engagée. L'Espagne, première à avoir vacciné contre le type 4, sera la première à vacciner contre le type 1. La France vaccinera contre le type 8 l'été prochain, et la course entre laboratoires fabricants est engagée pour sortir des vaccins penta ou hexavalents (5 ou 6 types viraux différents), voire un vaccin " universel " aux 24 types viraux. .......

Et l'arsenal réglementaire ? Quand la FCO était une maladie exotique, tout allait bien, le principe de prophylaxie était alors celui de la forteresse assiégée : empêcher le virus d'entrer, et s'il entrait, éradiquer la maladie par des mesures drastiques (abattage au sein des foyers ovins, définition de zones d'interdiction, de restriction et de surveillance, restriction des mouvements de ruminants et de toutes matières à risque-sperme, embryons…) au coût estimé supportable par rapport aux pertes estimées en l'absence de mesures actives. Bref, tant, que la maladie était circonscrite (ou du moins le pensait-on) en Europe de l'Ouest aux deux péninsules et à la Corse, et tant qu'on pensait que le virus ne pouvait que " remonter " du Sud et non " descendre " du nord, le dogme a tenu. L'arrivée surprise du virus 8 en 2006 en Belgique, en Allemagne, au Luxembourg, aux Pays bas et dans notre pays a changé la donne. Le faible nombre de foyers en 2006 et leur restriction au quart nord est de la France n'a pourtant alors changé que peu de choses. En 2007 l'embrasement de l'Europe qui s'est poursuivi (bientôt 40 000 foyers dans les pays déjà infectés en 2006, dont 9980 cas en France plus le Danemark, le Royaume-Uni, la Suisse…?) et l'apparition du type 1 en Espagne et au Portugal (avec une trace sérologique de ce type 1 dans le sud-ouest de la France) ont rendu nécessaire une harmonisation plus pragmatique allant vers plus de simplicité et de souplesse (les cyniques diraient que l'atteinte du bassin allaitant naisseur français, à savoir la Bourgogne charolaise, a cristallisé les choses en France, notre pays étant en sus premier exportateur européen de bétail sur pieds en vif, et de génétique). .......

Un règlement européen (1266/2007) daté du 26/10 et entrant en application le 1/11 en a résulté. Les italiens, principaux importateurs de nos broutards, ont accepté des garanties sanitaires de sécurité. La France a défini et fait accepter à ses partenaires des protocoles d'échange d'animaux concernant toutes les zones, y compris les zones interdites au sein des zones réglementées, et s'est engagée à vacciner (contre le type 8) dès que possible (en pratique quand le vaccin sera disponible). En période d'activité des vecteurs (qui recouvre l'essentiel de la période taurine), il est exigé un traitement insecticide des animaux au moins 14 jours avant la sortie des animaux, une analyse virologique négative 7 jours au plus avant le départ et ou un examen sérologique négatif. Les procédures se réduisent encore au seul traitement insecticide si les animaux sont destinés directement à l'abattage. .......

En conclusion, la plus grande partie de l'Europe est donc atteinte par la FCO, et la France est prise en étau par le virus de type 8 et celui de type 1. Il est probable que l'ensemble du pays sera touché en 2008. La FCO a perdu son statut virtuel de maladie exotique pour entrer dans le quotidien de l'élevage européen. D'une politique de restriction qui se justifie quand la maladie reste relativement exceptionnelle et contrôlable on est passé à une maladie contre laquelle on vaccine et que l'on doit dépister pour donner des garanties sanitaires. .......

" Nécessité fait loi " et " tous les espoirs sont permis " sont des proverbes " bien de chez nous " sur lesquels peut méditer l'aficionado (et le ganadero espagnol…).