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il faudrait mourir

Szabo a haussé les épaules.

Sa bouche aux grandes dents s’est entrouverte, il a esquissé un rictus.

Szabo a posé le gros pinceau qu’il avait à la main et m’a gratifié d’un haussement d’épaule.

Comme s’il s’en foutait un peu.

Dans mes mains la photos de Thomas Dufau au Mexique appuyé sur une barrière qui semble faite de roseau.

La grande tournée s’est résumée à une corrida dans ce bled improbable de quarante mille habitants

Tizimin, dans l’état du Yutacan, Mexique ?

Pas loin du golfe du même nom, ou les Espadons et les marlins font le bonheur des pêcheurs au gros.

Une ville d’aficion  ou l’on peut voir à l’ancienne des types juchés sur des barrières paraissant instables, ou des “gauchos“ attrapent les toros au lasso, ou la fête rituelle semble plongée dans les limbes du temps arrêté, ou les barrières de roseaux tressés servent de talenquères comme on dit chez moi.

La photo est impressionnante et rappelle immanquablement la vallée de la mort à l’époque ou les toreros se fadaient des vaches de sept ans ou des toros déjà deux ou trois fois toréés.

Thomas visse sur sa tête sa montera, il va partir au combat, quelques lignes lues, le toro est faiblard, Thomas applique ses connaissances, cela suffit, il emporte une oreille.

Exit.

Szabo crache par terre.

Il murmure comme pour lui-même : “ Pas D’issue“

Je ne sais pas si il parle d’une quelconque échappatoire pour le cas ou le toro poursuivrait quelqu’un ou si il s’agit de la carrière de Dufau ?

Thomas ce weekend était chez les amis et voisins Gersois.

Là, ça va mieux, un toro du voisin Malabat, faible, qui passe à droite et retord à gauche, il fonce sur l’homme…Szabo crache encore au sol.

  • La fixité, mon Dieu, la fixité. (il ne parle pas, il se parle..)
  • Qu’est ce que tu veux dire ?

Szabo me regarde par dessus ses lunettes, il a arrêté son geste, la peinture fait comme une virgule.

  • il faut savoir fixer un toro. A la pique, à la cape, à la muleta. La plupart des toreros rompent et reviennent sur la bonne corne, mais faire rompre un toro sur son mauvais “piton“ hombre, par le bas. Ils n’y arrivent pas tous ces types qui veulent faire des passes avant de faire rompre le toro.

Pourtant quand il rompt, je te jure il passe et tu en fais ce que tu veux.

On voit même des toreros ne travailler qu’un côté…sin Verguenza, et ces présidents qui font jouer la musique….pas grave qu’on nous dit, il faut que le public soit content.

Peut-on être content ?

  • Il a encore pris une oreille.
  • Tu as bien lu ? Deux pinchazos, une demi, et une entière et on lui donne une oreille ? Sin Verguenza.
  • C’était un festival tu sais

Szabo se retourne, se rassoit sur la caisse de plastique qu’il avait quitté un instant. Sin Verguenza répète-t-il en haussant les épaules.

Et ça va être ça partout dans le sud ouest toute la saison.

  • Szabo ?
  • Hum (répond-t-il d’un air ennuyé)
  • Tu as vu Camille Juan ?
  • Ah voilà un torero qui mérite.
  • Oui, le pauvre, il ne peut pas toréer, sans contrats, il ne torèe pas.
  • Et alors ? Szabo pivote sur sa caisse, repose le pinceau, s’allume une gitane que je ne croyais même plus exister.
  • Alors, il a cassé sa maigre tirelire, il s’est acheté un toro chez Darré et a invité les membres de différents clubs taurins, et autres organisateurs.
  • Et alors ? la moustache à l’ancienne, un peu blanchie par le temps et jaunie par la nicotine, est proche de l’incendie, le mégot se consume à grandes lampées. Il tousse.

Il est plus très jeune celui-là ? Le wagon est passé non ?

  • Justement il voulait montrer ses intentions, le toro était un vieil animal retord.
  • Camille, il s’est fadé ce que la planète toro a de plus sérieux, sans démériter, sans grands triomphes non plus. Tu sais, des comme lui, malheureusement, il y en a un paquet. Dans les corridas dures aussi, la mafia taurine agit, ils sont quelques uns à squatter le marché.
  • Oui, je ne sais pas qui, exactement, l’aura vu, il semble qu’il n’ait pas été mauvais.
  • Szabo crache la Gitane, reprend son pinceau, pas été mauvais, ce n’est pas être bon non plus. Et puis, ils s’en foutent tu sais, des méritants.
  • Pas toujours, regarde Lamelas, Valencia etc…
  • Oui, oui, ça ne dure jamais tu sais, si tu es dans la bonne écurie ça va, sinon, tu fais comme moi tu apprends un métier

Allez, éloigne toi que tu vas te tâcher.

Il se met à siffler.

Je le regarde peindre son bateau, Szabo, il s’y est essayé mais il a vite compris, la cicatrice qui lui barre le ventre de part en part en atteste. Le jour où il a compris, il a monté sa petite entreprise, et il n’a plus jamais regardé en arrière.

Je le vois reculer sa tête frisottée pour admirer sa peinture, il est méticuleux.

Les câbles claquettent doucement sur le mât, dans le vent qui monte de l’océan il me semble entendre :

“Quelques fois il faudrait mourir pour prouver qui l’on est.“

 

CHF