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L'écrou

L’écrou

 

Je vois bien que ça l’énerve cet écrou qui ne veut pas venir.

Szabo râle, son frère de sang, ancien banderillero qui faillit avoir un œil arraché au puerto de San Lorenzo, lui envoie des nouvelles de Séville.

La belle est devenue de boue, tout se perd.

Pluie, froid, les comme moi, qui ne peuvent y aller ont un sentiment diffus pas très charitable du genre, tant pis, je ne manque rien.

Pourtant, la lumière de Séville, l’ambiance, la beauté de la ville me manque.

Me manquent aussi, mes amis, Gaston qui court son réseau Sévillan, taurins, journalistes, radios, toros, avec sa gentillesse et son élégance coutumière.

Me manquent les trilles des hirondelles, le vol lourd des cigognes traversant le ciel sous lequel les arches ancestrales tremblent du “rum rum“ que j’imagine.

La Giralda dans le ciel du soir, un phare de départ pour un Colomb qui osa défier l’océan et tous les préjugés du monde, emportant avec lui, la grandeur et la décadence de la grande Espagne.

De l’autre côté du Fleuve, Triana n’a plus l’éclat qu’elle avait et il faut “connaître“ quelque autochtone pour se glisser dans une véritable soirée gitane.

La grande porte des férias dégouline de pluie, les robes longues trainent au sable mouillé, Séville n’est pas Séville.

Les toros, font cracher Szabo, il résume d’un “pfuitttt“ son opinion…il se marre à l’intérieur, les drames Sévillans il connaît.

Il connaît, les moindres recoins, ce patio fleuri, aux fontaines fraîches ou se font et se défont les contrats, cette épicerie qui n’en est pas une, une fois passée la boutique ou se cache un bar étroit seul connu des Sévillans, ici se côtoient costumes et jeans, ouvriers et nobliaux.

Il connaît cette boulangerie, devenue un restaurant, ou un soir de féria, nous avions mangés, en cuisine, à la table du roi d’Espagne (absent ce soir là, il avait piscine).

Séville ou se font et se défont les histoires d’hommes et de toros, et ou depuis plusieurs années maintenant une lutte sans merci entre les “empresas“ qui veulent la place ressemble de plus en plus à une guerre de tranchées. Cela alimente le Quotidien du quartier juif, ou on y va de ses commentaires et de ses réflexions, avec ce sifflement particulier à Séville et cet humour féroce qui fait que l’on dirait que le Sévillan se moque toujours un peu de vous.

L’écrou ne vient pas…Szabo recrache dans sa main calleuse : “il a la tête plus dure que Paquito…“

Je le regarde, il sourit : “le voleur de poule arrête cette année“ tu sais ça ?

Je sais sans savoir, mais je suis convaincu qu’il le faut.

Paquito c’est le genre de type, tu ne sais pas si il faut t’attendrir ou le détester.

Comme Péon, il n’a pas son pareil pour filer le petit coup de poignet qui va détourner la charge du toro, le faire taper contre les planches, le tordre un bon coup. Il se fait engueuler, il rigole.

Maintenant, en habit de lumière il paraît lourd, pourtant en civil, je le vois chaque année à St Martin avec ses petits, j’ai l’impression de voir Richard des Landes. Attentifs, précis, il s’occupe de ses pupilles comme le tonton qu’il a toujours été.

Je l’ai vilipendé bien souvent, râlé contre les “saloperies“ faites à des toros qui mettaient en danger la famille…Mais il manquera au décor.

Parce que Paquito, c’est une estampe à l’ancienne.

Comme le dit Szabo, il fait bien d’arrêter, car “plus le tambour avance, plus les baguettes reculent“, il a du ventre, du cul, et il ne court plus, il se met même en danger, d’ailleurs il ne pose presque plus les banderilles. Et quand il le fait on se demande à quel moment le toro va le rattraper

J’aimerais un jour discuter avec lui, savoir ce qu’il pense vraiment, comment il voit sa carrière, son passé, les toros…quelle conscience du toro il a réellement ?

Je me souviens, un soir, avoir entendu Paco Ojeda parler d’un toro que tout le monde avait trouvé magnifique, et plein de qualités, il avait lâché dans la lueur d’une torche (c’était un repas au campo) :“ cette saloperie….il voulait me bouffer“

Exit les commentaires élogieux sur le toro, lui, en avait résumé sa vision, celle de l’homme et de sa peur face à l’indicible.

Paquito c’est ça j’en suis certain, des peurs, pour lui mais surtout pour les autres, tous les Leal du monde qui ont un jour tenté leur chance dans cette loterie absurde qu’est la tauromachie.

L’écrou vient de lâcher.

Voilà, dit Szabo, simplement, tu vois, il aura fallu de l’acier, des forges, de la découpe, du filage, des voyages, et de l’usure pour que cet écrou qui vient de je ne sais pas ou cède enfin.

La carrière d’un torero, à Séville ou en Arles c’est pareil, c’est long, et puis un jour, clac, on se coupe la coleta, au mieux (il se signe, on pense à Christian bien sur) et hop c’est fini.

  • Je vais quand-même le garder cet écrou, il est solide et on ne sait jamais, il pourrait me servir de nouveau…

 

CHF