24 novembre 2008

Lionel Pierobon, un itinéraire rituel de Béziers à Nantes

Lionel Pierobon est né à Béziers en 1967. Dans cette ville, il voit sa première corrida à l’âge de 5 ans. Très vite il assiste aux tertulias organisées par l’Union Taurine Biterroise à l‘époque où les toreros venaient y participer après la course. Il est encore jeune gamin quand, durant des après-midi hivernaux, Claude Naquer [1] lui apprend le maniement des trastos sur le sable des arènes.

Aujourd’hui, il avoue que, même s’il prend plaisir à voir Morante de la Puebla, son intérêt pour les corridas est plutôt « torista ». Deux références : La corrida madrilène de Victorino Martin à la San Isidro 1982, la fameuse « corrida du siècle » et la miurada biterroise de 1983.

Autodidacte, avec simples CAP et BEP, il quitte les terres biterroises en 1986 pour s’embarquer jusqu’en 1989 comme mécanicien dans la marine nationale. Après les voyages, il travaille dans l’industrie en passant des fonctions de mécanicien régleur à celles de cadre. Il est actuellement moniteur d’atelier dans un E.S.A.T. (anciennement Centre d’Aide par le Travail) auprès de personnes handicapées et déficientes intellectuelles.  

Nantes - les arènes de Longchamps, juillet 1906 avec Noble, Murciano et Loreto. Sur le site : http://pagespeso-orange.fr/torosencasteljaloux/r

Sa passion bien présente pour la tauromachie le suit en Loire-Atlantique, à Nantes où il réside, un exil entamé il y a une vingtaine d’années pour rejoindre celle qui partage sa vie. Elle n’aime pas la tauromachie mais suffisamment pour l’accompagner, comme par exemple à Madrid, et surtout pour lui avoir donné deux enfants.

En 1997, avec deux vrais aficionados nantais ( il y en a ! ), il fonde le Cercle de Rencontre de l’Afición Nantaise (C.R.A.N.), petit club taurin toujours prospère. A la fin de la même année, Marc Thorel, président de « l’Union des Bibliophiles Taurins de France », est au courant de ses recherches sur les corridas nantaises. Si bien qu’au mois de juin 1998, « Nantes et les courses de taureaux, une face cachée de la cité des Ducs » [2] est publié

Intéressé par tout ce qui approche un aspect symbolique et rituélique, auquel le judo qu’il pratique depuis l’âge de 9 ans, n’est sûrement pas étranger, il s’intéresse aussi aux philosophies des sociétés initiatiques. Il vient de réaliser une étude sur la franc-maçonnerie et la tauromachie, avec comme point de départ de la réflexion, le torero Luis Mazzantini qui fût franc-maçon. De ce travail, il a présenté une communication intitulée « Quand la franc-maçonnerie et la tauromachie se rencontrent » [3] au IVème colloque de « l’Union des Bibliophiles Taurins de France » le 8 novembre 2008 à Mauguio.

Ici, il nous livre une passionnante réflexion sur la puissance du rite et le caractère rituel bienfaisant de la corrida. Il montre comment elle résiste, pourvu que nous sachions la défendre et la préserver, au naufrage de notre société submergée par "la fin de l’acceptation de la mort."

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[1] Claude Naquer, biterrois aujourd'hui décédé, fut banderillero dans des cuadrillas françaises. Avant la création de l'école taurine de Béziers, son énorme afición le conduisait à se dépenser bénévolement auprès des jeunes qui gravitaient autour des arènes. Quelques années après Lionel Pierobon, il initia encore aux rudiments du toreo de salón un certain Sébastien Castella.

[2] Pierobon, Lionel - Nantes et les courses de taureaux: une face cachée de la Cité des Ducs ; préf. de Marc Thorel. - Montpellier : Union des Bibliophiles Taurins de France, 1998 .- 35p. : ill. ; 24 cm.  .- ISBN 2-909521-15-X (br.) : 12,96€  Nantes

[3] Au mois de mars 2009, l’ensemble de cette étude sur la franc-maçonnerie et la tauromachie paraîtra aux éditions CAIRN.

 

La corrida est un rite positif

Les premiers froids arrivent ainsi que les premières tempêtes hivernales, la cheminée tourne à plein rendement, le colloque de l’UBTF est passé, il n’y a donc pas de doute la temporada est bien terminée. Il va falloir penser maintenant aux cadeaux de madame et des enfants pour Noël. Mais songer aux fêtes de fin d’année, remettre en ordre les souvenirs de la saison taurine écoulée et budgéter les prochaines ferias, doivent-ils permettre de laisser passer certains actes sans y prêter plus d’attention que nécessaire ?

Justement, la F.S.T.F. vient d’attirer notre attention, ou tout du moins la mienne, à propos d’un colloque qui doit se dérouler à Paris au début du mois de décembre, avec pour thème « Toréer sans la mort ». Un tel sujet, fait apparaître au premier abord et en filigrane, les intérêts politiques et économiques pour ne pas parler d’intérêts géopolitiques à long terme, que pourraient en tirer le Portugal vis à vis de son voisin espagnol mais aussi au niveau européen. Mais laissons cela aux spécialistes de ces questions, et interrogeons nous sur le sens d’une corrida sans la mort du taureau.   La corrida est un rite, qu’on le veuille où non, son histoire, son déroulement, ne font que le confirmer. Le regard que porte sur notre passion les anti-taurins mais aussi malheureusement quelques aficionados, refuse de s’ouvrir sur ce fait. Il est vrai que notre environnement sociétal nous invite à fuir les rites, nous en avons la preuve depuis les suspicions portées sur quelques mouvements philosophiques qui possèdent une part initiatique (franc-maçonnerie, compagnonnage, rose-croix), aux regards amusés de nos contemporains sur ces civilisations encore présentes et dont les rites sont parties intégrantes de leurs fonctionnements. Seuls les rites religieux ont droit à la « bénédiction » de notre société, et encore tout dépend lesquels, mais nous y avançons car comme pour nos cousins d’outre Atlantique, il devient de moins en moins politiquement correct de ne pas croire. Croire en n’importe quoi, mais croire, tel semble être chaque jour un peu plus le credo.

La corrida est un rite, non pas parce qu’elle sacrifie un taureau, mais parce qu’autour de l’acte de combattre puis de tuer le taureau, elle reflète ce que soulignent les anthropologues et que rapporte Bruno Etienne* dans l’un de ses ouvrages, à savoir que l’homme est essentiellement un être liturgique, cérémoniel qui a peur du chaos et qui ordonne donc le monde par sa mise en ordre. Que font les hommes et les femmes qui viennent assister au combat du matador et du taureau, si ce n’est pouvoir un temps ordonner le monde et le mettre en ordre face à la mort que représente le bovidé, tout ceci autour d’une cérémonie qu’est la corrida. Une mort figurée par celle de l’animal, mais aussi représentée par le taureau qui veut donner la mort à l’homme qui est devant lui.

La corrida se déroule selon un principe de mort (l’animal combat et meurt), de gestation (le taureau dans les chiqueros), de nouvelle naissance (après la mort du taureau vient un autre animal qui ainsi lui succède), ce qui lui confère une intégration dans la famille des rites cycliques. Mais ce n’est pas uniquement à travers ce triptyque que la corrida peut être ainsi cataloguée, car les rites cycliques sont visibles dans ceux des saisons figurées par les calendriers agricoles, les passages des astres, et encore au sein des rites sociétaux et sociaux comme les fêtes et autres commémorations diverses quelles soient profanes ou bien religieuses. Force est de constater que la tauromachie trouve sa source dans les rites saisonniers, principalement par le cycle du campo. Mais elle est aussi une cérémonie, une fête parmi les nombreuses traditions de nos sociétés contemporaines, qui s’adresse à des initiés aux mystères taurins. La corrida est donc pleinement dans les rites cycliques, qui eux mêmes sont référencés parmi les rites positifs qui comportent des prières, offrandes, actes prescrits profanes comme religieux.

Bruno Etienne, qui est Docteur en droit et Agrégé en Sciences Politiques mais aussi ancien Directeur de l’Observatoire du Religieux, distingue en opposition aux rites positifs les rites dits négatifs. Ces derniers regroupent ceux qui fondent leurs fonctionnements autour des interdits comme l’abstinence sexuelle, les tabous, le jeûne, les aliments prohibés. Il est facile d’observer que c’est dans cette mouvance que l’on retrouve les adversaires de l’art de Cuchares. Tel ce mouvement anti-corrida qui menace de dénonciation publique, mais aussi de représailles économiques, un hôtelier qui reçoit dans ces murs une réunion d’aficionados avec un matador comme invité. Ce mouvement désire de la sorte poser un interdit. Ou bien encore ces rassemblements d’anti-taurins qui vomissent leur haine envers les aficionados lors de manifestations, et qui militent aux côtés d’autres mouvements qui prônent un mode de vie désirant prohiber tout ce qu’ils n’aiment pas, sans laisser le choix aux autres de décider par eux-mêmes. C’est un nouvel interdit. L’aspect négatif des rites sociétaux qu’ils veulent imposer est tout à fait palpable, et se rejoignent autour d’un simple credo, non respect du libre arbitre, refus d’accès à la liberté absolue de conscience de tout un chacun, puisque ils veulent imposer un seul modèle sociétal, se posant en penseurs officiels de notre bonne société, se faisant les gourous de la République en oubliant le principe fondamental du vivre ensemble quelles que soient nos différences.   Mais il faut garder présent à l’esprit que si les rites négatifs sont principalement de l’ordre des tenants d’un monde aseptisé, ou humanisme rime avec anti-spécisme, valeurs écologistes rimes avec interdits consuméristes, mais aussi où les seules pensées écologiques riment parfois avec ontologiques, il y a parmi les aficionados des personnes qui rêvent d’imposer leurs visions tauromachiques et par cela cherchent à imposer un rite taurin négatif. J’entends par rite taurin négatif, une dévalorisation des fondements de la tauromachie avec comme point culminant une dissimulation de la mort de l’animal de façon à ce qu’elle perde le sens même du triptyque « mort – gestation – nouvelle naissance ». Ceci débute de façon sournoise en applaudissant à tout va aux indultos qui ne respectent par les canons de notre passion, en attendant que l’absence de la mort du taureau ne soit justifiée puis acceptée suite à des interventions internautiques ou bien en adoubant des colloques où la plupart des participants vont vendre le fait que l’on peut se débarrasser de la vision du moment ultime.

La conception sociétale actuelle est malheureusement basée sur la médiatisation à outrance, et ne nous laisse pas le temps d’analyser ce qui nous est offert au jugement, elle nous incite à ne pas porter un jugement supra-rationnel. Pourtant, un tel sujet qu’est l’éventuelle absence de la mort du taureau, doit nous faire passer au dessus des jugements rationnels et nous amener à nous interroger principalement sur l’essence même de la corrida.

Que représente la mort au sein de la corrida ? A cela plusieurs réponses possibles, dont celle qui permet à l’aficionado et l’aficionada de s’interroger sur sa propre mort ou sur la mort en général. Avant de se prononcer sur une corrida sans la mort, car toréer sans la mort abouti à cela, il faut s’efforcer de comprendre le sens de cette mort, et ce que les dérives sociétales depuis le XIXème siècle ont pu mettrent en place et arriver à nous faire intégrer. Des dérives émanant des Etats-Unis, qui arrivèrent en France en passant tout d’abord par l’Angleterre et les Pays-Bas. L’on en est arrivé à cacher son état au mourant, soit disant pour l’épargner, mais plus en évidence pour protéger ceux qui l’entourent et qu’ils s’épargnent eux-mêmes la douleur. La douleur de voir partir l’être aimé ce qui peut paraître compréhensif, mais aussi et surtout pour comme le précise Philippe Ariès**, éviter à la société, à l’entourage lui-même le trouble et l’émotion trop forte mais encore la vision de l’agonie qui peut parfois être laide.  Il existait le rite de la veillée mortuaire auquel les enfants participaient, qui permettait d’accepter l’inacceptable pour ceux qui restent et possédait donc un rôle positif dans les rituels familiaux. Mais voici que le rite négatif de la mort cachée, de la mort à l’hôpital est apparu. 

C’est vers une sorte de mort à l’hôpital que non seulement les anti-taurins mais aussi une frange aficionada veulent nous amener, en acceptant dans un premier temps l’indulto des taureaux qui ne répondent pas aux critères, puis pour aller vers l’hypocrisie de la corrida façon portugaise, et pour ensuite aller encore plus loin et nous infliger qui sait des corridas à la façon étasuniennes.

Au delà des craintes perçues pour notre passion d’une corrida intègre à l’annonce d’un tel colloque, au delà du refus de suivre aveuglément une majorité d’un public ponctuel qui n’est certainement pas la majorité des aficionados mais qu’une majorité à un instant « T » et à un endroit donné un jour précis suivant un contexte particulier, je suis ravis de constater que les aficionados et aficionadas qui désirent garder l’aspect positif de la corrida, sont bien plus nombreux qu’on ne le croit. Les discussions soulevées par ce colloque parisien annoncé par la F.S.T.F., démontrent que nous ne sommes pas si minoritaires à accepter de voir sombrer la corrida vers un rite négatif représenté par la mise en place de la fin de la mort en public. Je persiste en pensant qu’il faille rester en éveil devant ce type de manifestation, dont le seul désir est d’infiltrer dans nos cerveaux la fin de la mort, et ainsi de faire basculer la corrida vers une fade représentation d’un rite négatif, comme notre société y a sombrée avec entre autre la fin de l’acceptation de la mort.

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*« L’initiation », Bruno Etienne, éditions Dervy, 2002. ** « Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours », Philippe Ariès, éditions Du Seuil, 1975.