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LA PENDULE

LA PENDULE

 

La pendula avait un léger défaut, un rien, un truc idiot : Elle Hoquetait.

Si, si, je vous jure, la grande aiguille tressautait et avançait de manière irrégulière.

Un coup d’une minute, quelque fois deux, parfois plus. Bref la pendule était dérèglée.

Ce qui surprenait le plus, c’est que malgré ses sautes d’humeur, elle continuait d’être a l’heure.

Bien entendu lorsqu’elle parvenait à rattraper son retard, comme ça d’un petit saut…hop.

 

Plus bas, dans le sable safran, importé du Guadalquivir, disait-on, les toros, lourds et charpentes, balançant leur tête bouclée, glissaient sans arrêt.

Les Péons, étaient furieux, et très inquiets, le torero, lui, restait sobre, calme et concentrés.

Les Montgolfières avaient disparu, là-bas, bien au-delà de l’Adour.

Le public râlait, et quelques sifflets commençaient à tomber des gradins.

Pour la énième fois le toro venait de tomber, il s’agenouillait une longue langue pendante. Pour la énième fois, le torero le relevait, visiblement agacé. On s’ennuyait ferme il faut bien le dire.

Du coup, je regardais de nouveau la pendule, l’aiguille tressauta. C’était drôle, elle avait l’air de m’attendre, enfin plus exactement, d’attendre que je la regarde, pour exécuter ses sautes d’humeur.

La corrida est une chose immuable, le seul spectacle disait-on qui commence toujours à l’heure. Ça restait à prouver, car de plus en plus souvent, les courses commençaient en retard.

Parfois, quand les circonstances s’y prêtent, on n’a pas le temps de rêvasser, l’œil rond de l’arène nous hypnotise, et c’en est fini de nous. Plus de libre arbitre, plus de pensées fugaces, de réflexion, plus rien d’autre que le combat de l’homme et du toro, face à face.

Parfois aussi, (souvent ?) l’ennui nous prend, et ce malgré, l’attente, les toros, ou peut-être à cause d’eux. ?

Parfois le tricheur n’est pas celui que l’on croit, et l’homme dont on connait la capacité au vice infini, rend le tout totalement imbuvable.

On se posait la question, qui était le coupable, mais de glissades en glissades, de génuflexions, en génuflexions, les toros tombaient, et tombaient encore.

  • C’est le sable, disaient certains, il y en a trop…

  • Non la piste est trop dure, disaient d’autres

  • Pensez-vous c’est cet élevage, il est mauvais et voilà tout.

Râlaient les aficionados, ceux qui voulaient un toro fort et intègre.

Râlaient aussi, les aficionados, ceux qui voulaient des faenas déliées, longues, et artistiques.

Râlaient les professionnels, les journalistes et tout le mundillo qui se pressait dans le callejon.

En attendant, la fatigue et l’hémorragie aidant, notre toro tombait sans même être bousculé.

Du coin de l’œil, je voyais les efforts de plus en plus importants, que fournissait le torero, pour garder son toro debout dans la muleta.

Tout y passait, la main haute, le toreo en rond, il soutenait tout l’édifice, tout simplement avec un chiffon de plus en plus souple. La lenteur n’était due qu’a l’indigence du toro.

C’était bien la peine de faire venir de si loin, ces animaux dont je rêvais à longueur d’année, bien la peine de remplir ces arènes, bien la peine de venir de si loin, de dépenser autant d’argent, se déplacer, se loger, se nourrir. Quand au prix des places, un produit de luxe…la cour était pleine.

Soudain, la colère me prit, vas savoir, le soleil, le monde, le choix des toros.

Je venais juste de réaliser que ça serait nul, tout simplement, parce qu’intolérable et donc intoreable.

J’en voulais à tout le monde, la présidence, les organisateurs, les éleveurs, ce foutu rio qui avait charrie ce p…de sable, arrivé ici, on ne sait pas trop comment ?

J’en voulais à cette pendule qui attirait mon œil par ses sauts belliqueux.

Une pendule c’est fait pour donner l’heure, et pas se donner en spectacle pensais-je.

SOUDAIN, un cri, une aspiration, cela venait de toute l’arène, moi-même j’avais crié comme ça, inconsciemment. Je sursautais, sur mon siège de pierre centenaire.

Mon œil enregistra tous les détails à la fois.

Etait-ce mon état d’énervement ? mon acuité n’avait pas baissé.

 

Je vis le toro fléchir, une nouvelle fois, glisser, passer sous l’aisselle fragile et par là, trop exposée.

Je vis la corne déchirer les tissus, pénétrer les chairs.

Je vis l’homme bousculé, soulevé, jeté en l’air.

Il venait de perdre toute prestance, plus de cambrure, plus de pose. Il venait de se refermer sur lui-même comme les pages d’un livre se referment.

Il roula au sol, la corne le cherchait, et lui, roulait, et roulait pour échapper a un destin effroyable.

Je vis, la cuadrilla intervenir, l’aide d’épée, jeter une serviette pour détourner l’attention du toro.

Je vis les deux autres matadors se jeter en piste, lancer les capes, couper la course de l’animal.

 

Après les cris, le brouhaha, ce fut le silence, lourd, terrible, alors que l’on évacuait le blessé inanimé vers un avenir incertain. Les gens se levaient pour essayer de voir l’état de la blessure. Le matador gisait les bras pendants, livide, la tête rejetée en arrière, dans les bras des autres toreros.

Le jet de sang régulier, a peine endigué par les doigts fébriles du plus vieux d’entre eux, giclait en saccades régulières, secondes après secondes, noyant dans le pourpre, les éclats lumineux de l’habit de lumière.

La course contre la mort venait de commencer, plus personne ne s’ennuyait.

En face, la pendule épuisée venait de s’arrêter.

CHF