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Le Bon Dieu le pleure aussi

Le bon dieu lui-même pleure

 

Personne ne l’appelait Jean-Pierre, mais tout le monde connaissait Jeannot à Brive. Il n’était pas un taurin à proprement parler car la corrida ne l’intéressait que de loin. En revanche le taureau, lui, il connaissait. Il en avait estourbi des tas, a coup de mandrin, dans l’abattoir privé de la boucherie de son père, du temps ou les normes ne venaient pas enquiquiner des siècles de savoir-faire.

Il connaissait tous les éleveurs du Limousin, ceux de l’Aubrac, les bougnats du cantal au Salers si belles, il savait les qualités de la viande sur pied. Debout a trois heures du matin, il prenait la camionnette tube et courait la campagne vendant aux villages éloignés de la haute Corrèze, des kilos de viandes de toutes sortes, du mouton au cheval. Il était interdit de loterie de foire, de celle ou il faut deviner le poids d’un cochon, d’un agneau ou d’une Dinde, car d’un regard, d’un seul, il avait évalué le poids de la bête et ne se trompait que très rarement, et alors si c’était le cas, de peu.

Il était valseur, footeux, rigolard, hâbleur, dragueur (l’aurait-on dénoncé ?) et drôle, il était aimé.

Je m’en étais fait un beau-père avec qui on partageait certains secrets. Ceux des saloperies que l’on faisait faire a des gamins sur des champs de bataille de l’autre cote des mers. Ceux des meilleurs morceaux, ceux du boucher justement. Comment évaluer une bête, a son œil, sa patte, l’attache du sabot, la rondeur de la croupe. Ceux de l’approche et la dangerosité des taureaux, qu’il avait vus écraser ou encorner des paysans comme lui….puis ceux du temps qui fuit, des saletés de la vie, la maladie.

Son fils footeux comme lui, avait été détourné vers le rugby par mes soins, un bon talon…lui nous attendait au sortir du night-club sur les coups des trois heures, le Dimanche soir, pour nos troisièmes mi-temps et toute l’équipe venait déguster un steak ou une cote de bœuf, dans le lab. La presse nous cherchait, nous rigolards on déchirait les cotes de bœuf comme on croquait la vie.

Ici on refaisait le monde. Ça le faisait rire de nous écouter, cela conservait sa jeunesse comme il disait, même si les types en paillettes du disco que l’on écoutait dans nos « walkman » lui paraissaient étranges, lui, qui ne croyait qu’en la valse musette, et fan d’accordéon.

 Ici il m’avait appris à apprécier les animaux, comprendre les structures les muscles, les os…il savait un animal faible, malade, fragile comme les plus costauds.

Il se savait condamne il n’avait pas voulu de l’opération qui l’aurait prolongé, mais muet, mais décharné, mais perdant ses fonctions physiques premières.

Il l’avait dit : j’en ai vu assez. Et il fallait entendre je peux partir.

Il s’était alors donne un programme, passer les fêtes, avec les enfants et les petits enfants comme un chant d’adieu, c’était ça son programme.

A la course a la faucheuse, il venait de battre ma mère, a l’heure où l’on souhaite encore une bonne annee et une bonne santé.

Aujourd’hui on a refermé sa caisse de bois, simple, comme il l’était lui-même, un monde fou était annoncé, et un monde fou est venu, ça aidera peut-être à faire le deuil.

Aujourd’hui ou on le porte en terre, je ferme les yeux et j’écoute la pluie……c’est bien la preuve que c’était un type super, puisque le bon dieu lui-même le pleure.

CHF