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Le jour ou j'ai vu mourir Espla

LE JOUR OU J’AI VU MOURIR ESPLA.

 

Il me demande si je prends des notes, pendant les courses.

Je n’en prends jamais.

D’abord parce qu’il y a des gens qui font cela mille fois mieux que moi.

Et puis parce que je préfère écrire des “ressentis“ plutôt que des reseña.

L’avantage est que je ne justifie de rien sinon de ce que je crois avoir vu, que je ne suis pas tenu aux faits techniques bruts (noms et nombre de passes ou de piques etc etc.)

Mais surtout, parce que tout, dans une corrida, peut arriver très vite, c’est une fraction de seconde qui peut tout faire basculer, dans le bien, comme dans le tragique, et écrire me demanderait trop de concentration aux dépens de ce qui se passe dans le ruedo.

 

Je viens de relire le superbe bouquin édité par mes amis de l’asociacion “el toro de Madrid“ édité en 2003, dédié à l’un des plus fameux revistero de la planète toro, le madrilène Joaquin Vidal.

Le bouquin s’appelle: “Con su permiso, don joaquin“ et traite de quelques articles bien sentis sur les valeurs fondamentales du toro et du toreo posées clairement.

Un jour je reparlerai de ce livre, mais comme le dit l’autre : “En chacun de nos actes, le subliminal se mêle“.

Il s’avère que la couverture dudit bouquin est illustrée d’un dessin d’un type assis sur son tendido (Joaquin Vidal, bien sur) et que sa silhouette est traversée de nuages, alors que tous les autres sièges autour de lui, sont vides. La solitude de celui qui écrit.

La page du verso est exactement l’inverse, les tendidos sont pleins, à l’exception du siège de Vidal comme pour dire : “irremplaçable“.

Cette couverture est signée Luis Francisco Esplà, dont ceux qui le connaissent savent ses qualités artistiques notamment en peinture et combien cet homme fut un torero admirable et courageux.

En cette semaine qui précède le weekend de Céret, mon imagination gambade, et quand on parle de Esplà à Céret, remontent des images fortes, ainsi que des tas de bêtises dites.

 

Le jour ou j’ai vu mourir Esplà.

Je me souviens du vent, violent.

Je me souviens aussi des deux arches surmontées d’une croix : le fer des Cura de Valverde, une attente de l’aficion, une réputation : “ l’odeur du soufre“.

Je me souviens de son habit lie de vin, déchiré, et piétiné par ce premier toro, manso et hésitant.

Je revois cet espace entre le tissu et le corps.

Je revois Luis Francisco Esplà, soulevé, corne fichée dans la poitrine, et repris au sol.

Puis l’affolement, les cris, l’angoisse.

Quarante cinq minutes ou la faucheuse s’est emparée des lieux.

Les humains eux ont fait des choses humaines.

D’autres ont dit également des choses humaines, pleines “d’humanerie“ bonnes ou mauvaises.

Puis, comme toujours, les critiques, la polémique, relayée de manière sincère ou plus acide.

Les attaques, les déchainements de passion, les défenseurs de la “fiesta brava“, comme toujours en aficion, avec peu de nuances et parfois dépassant de loin le bon sens même.

On a reproché à Céret, en gros, de présenter des toros de respect, dans une arène trop petite (le ruedo Cérétan fait une trentaine de mètres de diamètre, soit la moitié de celui de Madrid.)

On a dit pis que pendre de Padilla, qui aurait renégocié son contrat, dans le callejon,  pour tuer le toro d’Esplà ?

Certains aujourd’hui lui en veulent toujours pour ça.

On a dit pire.

De tout cela je ne sais rien.

J’ai écouté, j’ai entendu et lu.

Je n’ai rien dit, ni même rien écrit.

Sauf que Je l’ai cru mort, vraiment.

Et puis, les choses sont rentrées dans l’ordre, tranquillement, comme toujours.

Esplà est en vie.

Les Valverde paissent sereinement chez Jean Luc Couturier.

A Céret, les blessures morales sont restées longtemps présentes, puis l’aficion a repris le dessus.

Les courses continuent, avec ce gout de l’exception qu’il reste encore dans quelques rares endroits et qui en fait une forteresse de la défense du toro et du respect des toreros.

Les toros sortent toujours “terribles“, justifiant définitivement l’essence même de la  corrida, et par là même, leur mort.

Parce que des hommes mettent leur vie en jeu face à eux.

Parce que le danger sourd est toujours présent.

Le ruedo n’a pas grandi d’un mètre.

Et les pages de l’histoire taurine ont continué d’être écrites par les cornes de toros magnifiques et des hommes qui l’ont été tout autant.

Je suis toujours partagé entre les deux types de corrida que l’on nous propose, mais je sais que la saveur de Céret n’est pas la même que celle de Ronda.

Parce que gravir une face nord en hivernale n’est pas faire du trekking dans les falaises d’Étretat.

Et parce que un orchestre symphonique déclinant du Mozart m’émeut plus qu’une fanfare aussi douée soit-elle.

J’ai plaisir à penser que Luis Francisco Espla, qui a toujours eu à toréer, à quelques exceptions près, ce genre d’animal, a aussi puisé, dans cette épreuve, une partie de son gout pour l’art pictural.

La preuve ?

Il a continué à toréer et à peindre.

L’autre preuve c’est qu’il a accepté l’illustration de cette couverture du livre sur Joaquin Vidal qui traquait la fraude, et ne jurait que par les toros de respect, et le “pundonor“ des toreros.

J’aurais sans doute une pensée pour cela lorsque je vais m’asseoir ce Samedi dans les gradins, à Céret, entouré des mêmes aficionados qui partagent la même vision des choses, et je sais qu’au moment du paséo, mon sourire s’effacera parce que j’aurais face à moi ce “Théâtre ou l’on meurt pour de vrai“ et peut-être un petit peu plus ici…

Et je ne peux m’empêcher, en conclusion,  de vous livrer cette phrase de Luis Francisco Esplà, relevée dans une chapelle ou il venait de prier avant de toréer :

"Qu'ici les peurs se dispersent.

Nous sommes là, comme des naufragés de la terreur.

Merci à Dieu.

Lui, veille sur nous."

 

CHF