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Le Lapin de Las Ventas.....

Je ne me souviens plus d'elle, si, peut -être son regard, gris acier, un regard pénétrant et profond.

Ses origines Polonaises rehaussaient ses pommettes rosissantes. Du haut de mes quatorze ans et quelques je lui avais donné rendez-vous...elle me l'avait promis, elle viendrait, mon coeur avait sauté dans ma poitrine. Je me croyais amoureux.

Elle l'avait promis, mais elle n'est jamais venue.

Je me souviens, le miroir, mes cheveux frisés, le soin mis à m'habiller, et puis, le coeur battant, l'attente fiévreuse comme le disent ceux qui savent écrire, puis les secondes, les minutes, longues comme une corne et lentes à s'écouler. Au loin les nuages jouaient à cache-cache, elle m'avait posé un lapin.

Je me souviens aussi le goût dans la bouche, l'amertume, les pensées fugaces et négatives. Puis de la déception un sentiment diffus de colère.

Thomas Dufau pendant trois journées a occupé la page taurine des journaux locaux, mieux encore, une édition spéciale au coeur du journal, photos à l'appui. C'est que le rendez-vous est d'importance toréer de l'autre côté des Pyrénées est une gageure, mais qui plus est dans l'antre mythique de la tauromachie: Las Ventas.

Triompher là, c'est un gage de contrat, de reconnaissance médiatique, c'est aussi se rassurer à titre personnel, se dire: "je peux le faire". 

Thomas Dufau, c'est trois ou quatre corridas par an, plutôt locales, plutôt triomphales au Pays. Mais c'est aussi un inconnu dans la sphère médiatique taurine, et c'est surtout un glissement progressif des corridas de gala, comme au Moun (ou il est à la maison) et ses toritos collaborateurs offerts par les organisateurs locaux, vers les corridas dures .... C'est aussi Pilès, un apoderado de poids, qui eut ses heures de gloires, et qui connait bien la musique. C'est enfin Aire sur L'Adour, Fandino enfin vous savez...

Madrid, c'est une roulette russe à cinq balles dans le barillet, tu tombe bien, clic, et la lumière brille pour toi, la gloire t'enroule dans ses ailes, ça se passe mal Pan pan et c'est la trappe, le fond de cale, l'île perdue du fond des terres, ou tout le monde t'oublie. 

Dufau l'avait promis, il allait tout donner, pour tout casser, tout bouleverser, inscrire ce nom gascon dans le sable, en lettres de sang, montrer qui il est vraiment, faire jaillir l'immense torero qui est enfoui quelque part dans son coeur et sa tête.

Mont de Marsan s'était vêtu de ses vêtements de gala, 700 personnes, fans et supporters, ceux qui avaient grâce au "tirage au sort" le précieux sésame: "voir Dufau à Madrid", ceux qui voulaient voir les toros du cycle "toro toro" et la presse locale,

Suivi du torero, lever du torero, son petit déj, ses ballades, le costume, la couleur, le déjeuner, le suivi heure par heure, ses espoirs, sa volonté affichée, interview.....bref un soutien sans faille.

Enfin arrive l'heure de la corrida, et poum, douche froide, un orage violent, juste avant le paseo, ça discute, ça parle, ça siffle dans les étagères....le sol est détrempé, glissant dangereux...on pense à El Cordobes "Ce soir ou tu auras une maison, ou tu porteras mon deuil" il avait forcé le choix des organisateurs, joué sa peau.....las, les temps ont changés, annulation.....

Ca sera pour une autre fois, la presse dit, la déception, la frustration, la colère, et puis l'espoir, tout de même, se dire que demain peut-être....

On replie le journal, on remise les mouchoirs blancs, chacun rentre chez lui, le chef de l'orchestre montois retourne à ses partitions, des retraités sont interviewés:" que Marie Sara rachète les trois toreros, le lot de toros pour le produire en marge de la Madeleine..." les soutiens se le disent, le jurent, il aurait été énorme.

Dufau le sait bien, il va continuer de toréer de salon, galérer, rêver.....et maudire la mala suerte...ce lapin infâme qui lui est tombé dessus sous la lumière fâdasse de la mecque du toro.

CHF