Une fois quittée l’Autoroute qu’empruntent les camions citerne vers Fos sur mer, il faut longer la très taurine ville de St Martin de Crau, prendre la départementale qui mène à Maussane, et après quelques kilomètres bifurquer à gauche pour prendre le chemin de terre de « l’Ilon » qui monte vers la Coste Haute.
Ne cherchez pas plus, Exit les panneaux de Coste Haute, et bienvenue chez « Valverde ».

Arriver ici, c’est pénétrer dans un sanctuaire, un laboratoire, l’histoire taurine.Traverser le miroir qui nous mène du passé au futur, en passant par un présent fragile mais certain. La transition se fait par le silence qui règne dans les lieux, à peine déchiré de temps à autres par des beuglements sourd et rauques et le chant léger des oiseaux. La frontière physique est un immense portail qui s’ouvre sur les tous premiers enclos. Ici pas de fioritures, d’entrée les deux corridas prévues pour Orthez, et Alès vous toisent, elles sont massives, compactes et homogènes, on en a l’eau à la bouche.

Plantés là, comme des menhirs, le noir de leur corps, et le blanc de leurs cornes ressortent sur l’herbe déjà reverdie.
Leur silhouette est reconnaissable, le dos est plat, la tête semble plantée au milieu du torse, les pattes sont fortes et courtes, à l’image des anciens Conde de la Corte.
Ils nous observent en silence, un moment, puis comme dédaigneux, ils s’en retournent à leurs occupations.

Je connais la propriété pour y être déjà venu, les champs sont verts et déjà fleurissent les arbres fruitiers.
Au loin, les Baux-de-Provence luisent sous le soleil.
Je suis repassé chez « Valverde » pour rencontrer de nouveau Jean Luc, faire un point sur l’état de l’élevage, nous nous sommes vus deux ou trois fois la saison passée, on apprend à se connaître.
Jean Luc et son Mayoral sont aux soins, il y a là le représentant d’Orthez, Nicolas Petriat, qui vient « resener » les novillos et toros prévus lors de la Journée Valverde (une novillada et une corrida).

Après un déjeuner agréable dans un restaurant local où les photos de stars rappellent leur passage, et le tour complet de la propriété, je commence mes questions auxquelles Jean-Luc Couturier va répondre sans aucun détour.
Bien installés sous les têtes de toros qui ont fait la gloire de la maison, Jean Luc me parle avec passion de son élevage et de ses deux fers.

Commençons par la propriété.

CHF : Peux-tu nous décrire la propriété ?

JLC : Ce sont 220 hectares qui comprennent trois écosystèmes, 40 hectares en bas de propriété de marisma, des étangs ou aiment à s’ébattre les vaches et les toros, au milieu d’oiseaux revenus déjà du Grand Sud, avec 30 hectares environ de bois (giboyeux s’il en est : sangliers, chevreuils, lièvres entre autres).
Et le reste est sur le plateau qu’il a fallu défricher, nettoyer pour en faire des pâtures.
Grâce au marais et au canal de la Durance au Rhône proche, les terres sont arrosées régulièrement ce qui donne une autonomie naturelle en nourriture, le foin de la Crau étant de réputation mondiale, et la luzerne en abondance le reste, avec les traitements de prophylaxie, se fait au pienso….Nous avons défriché, aplani, nettoyé les terres, et posé trente kilomètres de clôture, c’est comme cela que je conçois l’élevage.
Nous avons un corps de bâtiment entier réservé à tout ce qui est essentiel pour le travail aux champs et le foin.
Et les bâtiments écurie, sellerie, proches de la maison.

CHF : Justement où en es tu un quinquennat après ton installation ?

JLC :   Je possède aujourd’hui un équilibre dans les deux élevages, soit 400 bêtes, 200 de chaque fer, et j’ai actuellement 80 vaches de ventre dans chaque fer, avec 15 Sementals : 7 chez Concha y Sierra, 8 chez Valverde.

CHF : Avant de parler de tes toros, J’ai deux questions qui peuvent fâcher ? On a vu des fundas sur les deux corridas d’Orthez et d’Alès superbement présentées dans l’entrée, tu cèdes à cette mode décriée?

JLC : Comme tu le sais, nous avons une “camade“ encore courte, et j’ai hésité, mais je pense que les lots sont magnifiques et les animaux commençaient à se battre sérieusement avec l’arrivée des beaux jours, je ne veux pas de toros tués ou pire, handicapés, je tiens à les présenter intègres, j’ai pris exemple sur les Conde de la Corte…après avoir juré des années ne pas les utiliser, ils posent aussi les fundas… Non, je ne cède pas à la mode, nous les avons posées il y a deux jours à peine, c’est plus respectueux pour les aficionados qui se déplacent et veulent voir des toros intègres.

CHF : Tu as acquis les deux fers de façon très différente, les Valverde étaient désirés, pas vraiment les Concha Y Sierra ?

JLC : Non, au départ, je voulais les Valverde, ce sont ces toros qui ont forgé mon aficion, leur dureté, leur caste, mais aussi leur noblesse pour qui sait les toréer, si tu te croises, tu peux les faire passer, si tu les brusques ils se bloquent et alors cela devient l’enfer… quand j’ai pris ma retraite, il se trouve qu’ils étaient à vendre.
L’ensemble était totalement décasté et la consanguinité avait fait des ravages, j’avais deux sementals, ils se sont entretués.
Je suis reparti en Espagne pour trouver des mâles chez le Conde de la Corte, aucun ne m’a plu…au retour je me suis arrêté chez Concha Y Sierra, José Palacios m’a dit qu’il était prêt à vendre, j’ai fait une offre.

Il voulait discuter, pas moi, je lui ai dit qu’une fois mon cigare terminé, l’offre était à oublier, la dernière cendre tombée, je me suis levé, et je l’ai salué, j’avais déjà la main sur la poignée de la porte, il m’a rattrapé par la manche et je suis rentré avec le troupeau.
Le lot était plutôt en bon état, et tienté correctement, ce qui n’était pas le cas des Valverde.

CHF : Certains ont été étonnés, lorsque tu es allé chercher entre autre un « semental » de Domecq…

JLC : Je vais te montrer quelque chose, il ouvre son ordinateur, regarde…(il me montre une présentation et l’historique de l’élevage Valverde) tu vois il y a différentes rames d’ascendance des Valverde, des Gamero Civico aux Conde de la Corte, il y a eu du Domecq. Tu le sais, chez Domecq il y a de tout, et il y a aussi du bon, c’est ce que nous avons pris avec les bases de Conde de la Corte bien sûr.
Nous avons créé 7 familles et dans ces sept familles nous avons réorganisé, gardé du sang pur, puis rafraîchi d’autres, bref nous avons travaillé en profondeur.
Nous avons éliminé dès le début plus de 40% du bétail, tienté, et recommencé.
Le taux de consanguinité était de 25% dans les années 90, et il a atteint environ 45% au moment du rachat, ce qui entraînait des pertes de sabots, des arthroses chroniques et bien d’autres soucis, rendant l’élevage impropre au combat….nous sommes retombés aujourd’hui à 25% ce qui nous a permis de présenter la bonne course d’Alès l’an passé, mais aussi celle 2015.
Nous travaillons en profondeur sur les deux fers, la vitrine c’est ce que tu vois là dehors, mais le travail en génétique est vital et nous commençons à voir les premiers résultats de notre travail.

CHF : Que demandes tu à ces tientas, comment fais-tu ?

JLC :  Nous travaillons à l’ancienne, à cheval et nous effectuons régulièrement des sessions de « Acoso y Derribo », on poursuit à champs ouverts les animaux, on en isole un que l’on renverse à la « Garrocha », il a le choix ou il fuit vers les grands espaces ou il revient à la charge…ensuite, nous avons aussi des toreros qui viennent tienter ici…

CHF : Quelques noms ?

Marc Serrano tientant une très joli vache salpicada de Concha y Sierra, en avril 2016.
Photo Anaïs, tirée du blog de Marc Serrano.. 

JLC : Oui nous avons lSerranoes toreros locaux bien sûr, des novilleros, Javier Conde est venu, Castella, Juan Bautista, Frascuelo, Escribano , Morenito de Aranda , Alberto Lamelas et je garde un très bon souvenir du Pana mais aussi des éleveurs comme Victorino, père et fils qui sont venus ici…mais j’ai pris une décision, je ne veux plus recevoir ici que les toreros qui accepteront de prendre mes toros, j’en ai assez d’entendre dire que mes vaches sont géniales, les toros magnifiques et que ça ne soit pas suivi d’effet…mes deux sangs sont toréables, bien sûr les Valverde exigent beaucoup, mais les Concha Y Sierra sont malléables, ils collent mais ils sont toréables si on les aborde avec la technique nécessaire.

CHF : Juan Bautista dont tu parlais, ou encore Casas sont à la tête de grandes arènes as tu des contacts avec eux… ?

JLC : Avec Jean Baptiste, nous avons mis les choses au point, il a le pouvoir avec Arles de présenter nos toros, Casas je n’ai aucun contact à ce jour. Mais je discute avec les arènes du Sud Ouest, après la bonne course d’Aignan, je présente un toro à Vic Fezensac, nous en reparlerons…

CHF : Donc tu es parvenu à un équilibre sur les deux fers, même s'il reste un peu plus à faire sur les Valverde, tu as changé tes objectifs depuis leur arrivée ?

JLC : Non, pour le moment ce qui m’importe c’est de sortir quatre corridas par an, et améliorer encore la qualité des toros.

CHF : Tu utilises toujours le torodrome…

JLC : Oui, 2 fois par semaine le matin les toros courent deux kilomètres et demi…ça fait partie de leur entraînement, et c’est aussi le moyen de bien les voir, pour moi c’est essentiel.

CHF : J’ai assisté à une session sur la pique, connais tu François Roux ?

JLC :  Oui, je le connais comme son travail d’ailleurs, c’est intéressant…mais tu sais les Valverde que tu as vus là bas, ceux- là peuvent prendre des piques dures, ils ne cèdent rien, au contraire. Ils sont forts et malins vont « a mas » et la moindre erreur se paye cash, demande à Lamelas comment il s’est fait prendre ? Ces toros là apprennent très vite, et ils cherchent l’homme…

CHF : C’est contraire à la corrida moderne telle qu’on essaie de nous la vendre maintenant ?

JLC : Bien sûr, mais je suis certain qu’il y aura un retour de bâton, les gens en ont marre de voir des toros commerciaux, il faut du piquant et de l’émotion. C’est mon opinion et je travaille dans ce sens.

CHF : Tu es arrivé dans ce milieu épaulé par Tardieu je crois ? Comment te sens-tu en ganadero aujourd’hui ? 

JLC : je suis heureux, je n’ai que du bonheur, et peu de stress, je n’ai pas de déception, j’avance en terrain connu, nos produits s’affirment, et nous sommes dans la bonne phase, celle des naissances et marquages des produits d’ici.

CHF : Tes installations sont magnifiques et tes arènes sont superbes, avec un grand ruedo que pourraient t’envier bien des villes taurines, c’est un super outil de travail.

JLC : Oui, et tu sais si les temps devenaient difficiles pour des toros comme les miens, pourquoi ne pas imaginer des corridas avec public, en privé.
J’en connais qui l’ont fait (clin d’œil en souvenir de la dernière des coquillas à St Sever, corrida montée par appel financier aux aficionados).

NDLR : Jean-Luc Coutr Couturier pose à côté de la chasuble et de l'étole du fameux curé.

CHF : Donc, Jean Luc Couturier, un ganadero heureux

JLC : Comblé même…viens on va finir la visite.

Une fois la photo prise près des vêtement liturgiques du Cura De Valverde, le lourd portail refermé, et quitté les lieux, je mesure les progrès effectués depuis mon dernier passage, mais aussi la sérénité qui se dégage de Jean-Luc.
La mise en route, les premiers pas, les écueils, rien n’a entamé sa « foi » mais surtout le travail de fond effectué paye.
Je mesure combien nous sommes chanceux d’avoir ces deux fers sur nos terres de toros et que l’on me pardonne si nous avons moins parlé des Concha Y Sierra, ça sera pour une autre fois.
J’ai été heureux de voir que les Valverde mais aussi les Concha Y Sierra se portent bien, que l’équilibre entre les deux fers se fait, et que les rafraîchissements apportés donnent les résultats escomptés.
L’éleveur le sait comme nous tous, c’est dans l’arène que nous saurons si les Joyaux de « Haute Coste » sont véritables, ils seront à suivre cette année encore.

 

CHF