Janvier 2019

L’Espagne et la France, deux grandes nations
qui aiment et défendent la tauromachie

 

Ce ne sont pas tous les Espagnols qui aiment la tauromachie ni tous les Français qui la défendent. Personne ne prétend que 46 millions d’Espagnols ni 67 millions de Français sont des aficionados. Cependant, tout démocrate espagnol ou français devrait s’élever contre la prohibition des spectacles taurins, ce que demandent les antitaurins, les animalistes et les populistes, en recourant quelquefois à la violence. Le respect de l’autre et la liberté sont le patrimoine de tous les citoyens européens.  

         La tauromachie, avec toutes les vicissitudes de sa genèse et de son évolution, traduit la réincarnation de cette obsession fondamentale de la civilisation méditerranéenne- l’affrontement entre l’homme et un animal redoutable -, figurée dans un mythe également fondateur, celui de la lutte entre Thésée et le Minotaure. De fait, elle se réapproprie toute la complexité de ce mythe dans ses versants apollinien –la victoire de l’intelligence sur la bestialité -, et dionysiaque – la complicité avec un animal indompté et imprévisible. Fragile et éphémère est la beauté de l’art taurin, intensément humaine et périssable, et pour cela si émouvante quand elle se produit.

Il n’est pas anodin que deux grands pays de l’Union européenne, économiquement développés, démocratiques et solidaires, dont les cultures prennent racine au sein des civilisations gréco-latine et judéo-chrétienne, permettent et favorisent aujourd’hui des spectacles où hommes et animaux jouent avec la vie et avec la mort – avec tout ce que cela comporte d’émotion et d’art -, dans le respect des uns pour les autres, et surtout de l’homme pour le taureau. Il est d’autant plus difficile de comprendre que dans ces deux pays la tauromachie soit chaque jour davantage critiquée, tout en restant parfaitement légale. En France elle est autorisée « là où il existe une tradition ininterrompue », en l’occurrence dans les régions méridionales du pays (alinéa de 1951 ajouté à la loi Grammont de 1850, dont la légalité a été confirmée par une décision du Conseil Constitutionnel – la plus haute juridiction française -, en date du 21 septembre 2012). En Espagne la tauromachie est légale sur tout le territoire national, la Catalogne incluse, même si beaucoup pensent le contraire. Le Tribunal Constitutionnel, dans son arrêt de septembre 2016, a réaffirmé la légalité de la tauromachie en Catalogne, aussi bien des corridas formelles que des jeux populaires (bous al carrer). Les trois lois approuvées en Espagne dernièrement en sont la preuve : la loi 10/1991 sur « les compétences administratives concernant les spectacles taurins et leurs conséquences » ; la loi 18/2013 qui régule la tauromachie en tant que Patrimoine Culturel, et la loi 10/2015 pour la sauvegarde du Patrimoine Culturel Immatériel. On peut donc réaffirmer avec force que la tauromachie en Espagne et en France – pour cette dernière dans ses territoires du sud – est absolument légale.  

 

Essor de la tauromachie

La pratique de la tauromachie dans toutes ses facettes a bénéficié d’un grand développement à partir des années 60 et 70 du siècle passé, avec l’arrivée du boom économique en Espagne, jusqu’à parvenir à son apogée en 2007, juste avant la grande crise de 2008, dont il semble que nous commencions à sortir. En 2007 ont été organisés en Espagne 3.637 spectacles taurins, de tous types, chiffre jamais atteint auparavant. Cette dynamique a eu sa répercussion en France qui a suivi la même courbe qu’en Espagne, et dont le nombre de spectacles a également augmenté quoique de façon moins prononcée. La crise économique a produit une diminution du nombre de spectacles et de vaches reproductrices – et par voie de conséquence du nombre de toros – et bien qu’à présent on observe une reprise, il serait hautement souhaitable de ne pas revenir aux chiffres de 2007. En 2017 ont été organisés en Espagne 1.553 spectacles formels et 18.357 fêtes populaires avec des taureaux, ce qui représente un total de près de 20.000 événements taurins. Peut-on raisonnablement penser que ce répertoire tauromachique puisse s’effacer d’un trait de plume en Espagne, et dans les autres pays de tradition taurine ? Peut-on gommer les 1.700 événements taurins organisés chaque année en France ?

Mais il est vrai que le nombre disproportionné de spectacles peut avoir une incidence négative sur leur qualité, ce qui risque aussi de nuire à la tauromachie, car elle est une chose trop sérieuse pour la laisser entre les mains de professionnels opportunistes du monde taurin. Aujourd’hui, il existe une offre considérable de loisirs très intéressants à des prix accessibles, qui viennent en concurrence avec les spectacles taurins, généralement chers et difficiles à comprendre pour le grand public. Quelqu’un qui vient pour la première fois à une corrida ou très rarement, même si celle-ci est un succès,   ne dispose pas des outils que procurent l’afición et la connaissance qui permettent d’en profiter.

 

Comment rendre la tauromachie attrayante ?

C’est la grande question. Que faire pour que les gens ne désertent pas les gradins ou les retrouvent après un temps d’absence ? Ou bien, ce qui est encore plus difficile, que faire pour que les jeunes (et les adultes) viennent pour la première fois à une corrida ? Personne n’ignore que la tauromachie traverse des moments difficiles qui peuvent lui faire perdre du public. Et ce n’est pas une consolation de savoir que bien d’autres activités sont en butte à la pression de l’opinion contre elles, comme c’est le cas de la chasse, de la pêche, du cirque... On peut même penser à quelque chose d’aussi aberrant que l’attaque contre la production animale, laquelle permet, entre autres bénéfices, l’existence d’aliments d’origine animale, si nécessaires pour la nourriture et la santé des hommes. L’élevage joue un rôle déterminant pour la préservation du milieu rural et de l’environnement. Certes, son mauvais côté est qu’il produit une grande consommation d’eau et l’émission de gaz à effet de serre, mais d’autres activités produisent les mêmes excès : les transports, la concentration urbaine les grands complexes industriels et, pourquoi ne pas le dire, nous tous qui habitons la planète, dont le nombre s’accroît chaque jour. Nous consommons beaucoup d’eau, nous gaspillons beaucoup d’aliments et nous produisons de grandes quantités de gaz. On estime qu’en 2050 il y aura près de dix milliards de personnes dans le monde. Avons-nous conscience de ce que peuvent supposer ce fait et la nécessité de pourvoir à l’alimentation de tous ces gens ?

Nous devons nous convaincre que l’émotion est consubstantielle à la corrida. L’hémorragie de public ne peut être endiguée que si le spectacle se charge à nouveau d’authenticité et d’émotion. Dans la corrida « l’art sans émotion n’est pas de l’art » ou, si l’on préfère, « nous ne devons pas accepter que l’esthétique nous étouffe » (Miguel de Unamuno). De la porte du toril doit surgir un animal intact, avec le trapío – l’allure – correspondant à l’encaste – la lignée – dont il provient, pourvu de bravoure et de force, lequel, après être passé par la phase des piques réalisée comme il convient, mesurée pour donner lieu à au moins deux rencontres avec le cheval – la pique portant sur le garrot – puisse conserver une noblesse encastée  de nature à permettre au torero de réaliser une faena artistique mais non sans émotion; si, au surplus, l’estocade est donnée de manière correcte et le toro meurt rapidement en ayant une mort d’animal brave, cette sorte de célébration – comme la définit Rafael de Paula – continuera de captiver non seulement les aficionados mais aussi le grand public qui vient aux arènes de temps à autre.

L’émotion est aussi ce qui maintient en vie les fêtes populaires, avec leurs encierros et leurs capeas dans les rues et sur les places, et qui fait que ces fêtes sont de plus en plus prisées par les jeunes qui y participent et par leurs spectateurs. Le risque, l’authenticité et la beauté inhérents à ces jeux de l’homme avec l’animal, pour la seule satisfaction personnelle et une poignée d’applaudissements, expliquent l’essor de cette tauromachie populaire en Espagne et en France. Ces deux tauromachies, celle de la corrida formelle et celle des fêtes populaires, sont complémentaires en ce qu’elles ont pour ciment la même origine – les taureaux braves – et le même objet : le risque, l’émotion et l’art dans l’affrontement entre l’homme et l’animal. Aucune ne supplante l’autre et les deux doivent s’unir pour se défendre des multiples attaques émanant des antitaurins, des animalistes et des populistes. Ce n’est qu’ensemble que nous serons plus forts.

Il y a d’autres raisons qui ne sont pas négligeables : s’il n’y avait pas de corridas, il n’y aurait pas d’encierros. Les élevages de toros pour la corrida ont trouvé un nouveau marché dans les fêtes populaires et, ce qui est plus important, les jeunes qui se passionnent pour les encierros et les jeux d’esquive, ont une bonne préparation pour devenir aficionados des corridas

Il est également nécessaire de permettre que s’expriment et soient partie prenante les aficionados qui, par l’entremise de leurs associations et de leurs entités, font tout leur possible pour défendre la fête taurine. Ce sont eux qui, aux côtés du grand public, grâce à l’argent qu’ils laissent aux guichets, soutiennent l’ensemble de l’activité taurine, en rémunérant les éleveurs, les toreros et les impresarios. En outre, ce sont eux qui entretiennent la flamme de l’afición durant les mois d’hiver et qui, par ailleurs, sont le plus souvent les garants de la pureté de la tauromachie grâce à leur vigilance constante à l’égard des activités et des spectacles taurins. C’est si vrai qu’on se demande ce que serait la corrida sans eux et si l’activité taurine mérite les aficionados qu’elle possède.

Sur ce point la tauromachie française l’emporte sur l’espagnole, car depuis deux ou trois décennies les aficionados français ont pris sans conteste le devant dans l’organisation et la supervision des spectacles. Les municipalités des villes taurines françaises nomment une « Commission extra-municipale », composée d’aficionados locaux, qui conseille la municipalité en question dans l’organisation des ferias, ou même se charge de les organiser directement. Souvent cette responsabilité retombe sur un prestigieux club taurin de la ville. Cette commission joue le rôle qui revient aux impresarios classiques en Espagne : choisir les toros, les acheter, élaborer les programmes et engager les toreros. Généralement sa tâche ne s’arrête pas là ; elle se charge souvent d’organiser et de superviser le déroulement des spectacles,  ce qui leur permet de répondre à un souci d’exigence et de pureté.  La confiance que les mairies accordent aux aficionados encourage leur passion pour la tauromachie et leur envie de veiller sur elle, ce qui a, logiquement, une conséquence positive pour l’authenticité de celle-ci. La coopération étroite entre les aficionados espagnols et français est  une étape obligatoire à franchir pour le succès de la tauromachie universelle.  

 

Comment soutenir et défendre la tauromachie ?

Un appui déterminant réside dans la formation adéquate des nouveaux toreros. On pense surtout aux écoles taurines qui ne sont pas reconnues comme des établissements scolaires officiels, mais sont pour l’instant les seules institutions vouées à l’enseignement de l’art de toréer. Jadis les toreros faisaient leur apprentissage avec un baluchon sur l’épaule, cheminant au bord des routes et juchés sur les murets des petites arènes des élevages. Aujourd’hui ils apprennent le métier dans les écoles taurines où ils se forment en tant que personnes et en tant que futurs professionnels du toreo.

Un des problèmes historiques de la tauromachie est le fait qu’on l’ait souvent considérée comme un phénomène isolé de la société espagnole, bien que certains intellectuels, récemment, aient revendiqué l’importance de son rôle dans la vie du pays. Ainsi la Génération de 27 a-t-elle montré un grand intérêt pour la corrida et plusieurs de ses membres ont fréquenté avec assiduité les gradins des arènes. Federico Garcia Lorca en est même arrivé à dire que « la fête taurine est la fête la plus cultivée du monde ». Il aurait pu ajouter « la plus ancienne », car on trouve des scènes réunissant des hommes et des taureaux, il y a 27.000 ans, dans les grottes du bassin méditerranéen. Et le philosophe espagnol Ortega y Gasset affirmait « qu’on ne pouvait comprendre l’histoire de l’Espagne sans connaître l’évolution de la tauromachie ».

C’est le moment de faire ressortir la haute valeur culturelle de la tauromachie, puisqu’elle est présente dans les sept domaines artistiques (littérature, peinture, sculpture, musique, danse architecture, cinéma) et dans d’autres de moindre considération, telles la mode, la gastronomie… Innombrables et prestigieux sont les artistes qui se sont attachés à écrire sur tel ou tel aspect de la tauromachie, et à représenter sur leurs toiles des scènes en rapport avec elle. On pourrait en dire autant de la sculpture, car la richesse plastique, la force et la beauté du taureau et du torero sont presque sans équivalent. Des écrivains comme Hemingway, Cocteau, Leiris, Montherlant, Garcia Lorca, Bergamín, Gerardo Diego, Cela, Vargas Llosa… ; des peintres comme Goya, Manet, Fortuny, Zuloaga, Picasso, Bacon, Botero, Barceló, Diego Ramos… ; des sculpteurs (Benlliure, Gargallo, Venancio Blanco, Gómez-Nazábal, Lozano…) rehaussent le versant culturel de la corrida. On pourrait en dire autant de la musique avec le pasodoble – intrinsèquement taurin – et avec son incursion dans la zarzuela espagnole, dans l’opéra…

Parfois on se demande ce qu’il adviendrait de l’illustration culturelle de la tauromachie au lendemain de sa très hypothétique et improbable prohibition, tant est grande son influence dans la culture universelle. Que ferions-nous des milliers d’œuvres écrites, de tableaux peints, de sculptures de toros et de toreros, de tout ce patrimoine artistique que sont les arènes, de tous ces films, de l’art du costume de lumières ? Cet héritage culturel, constitué au cours des trois ou quatre derniers siècles, est vertigineux, de même que la force que conservent bien des artistes actuels.  Il faut être convaincu et déterminé comme Mario Vargas Llosa pour avoir le courage de se coiffer de la montera au moment de recevoir le Prix Nobel de littérature (2010), ou pour que le grand sculpteur – et peintre – de Salamanque, Venancio Blanco, à plus de 90 ans, continue d’éprouver la même émotion en sculptant des scènes de toros dans le campo. Cette force créatrice de l’art tourné vers la tauromachie n’a rien perdu de sa vigueur en dépit des attaques prohibitionnistes contre la corrida, aujourd’hui.  

Le grand défi pour consacrer l’importance de la culture taurine dans toutes ses facettes serait d’obtenir que l’UNESCO déclare la tauromachie Patrimoine Culturel Immatériel de l’humanité, conformément à la Convention pour la Sauvegarde du Patrimoine Culturel Immatériel (Paris, 2003). Cette distinction serait la meilleure sauvegarde pour la préservation des rites et fêtes liés aux taureaux dans les huit pays qui, dans le monde, attestent d’une activité taurine : le Portugal, l’Espagne, la France, le Mexique, le Venezuela, l’Equateur, la Colombie et le Pérou. Le Mexique a déjà fait beaucoup de chemin pour cette reconnaissance par l’UNESCO.

Ce qui est indispensable, avec ou sans déclaration de l’UNESCO, c’est que les aficionados se débarrassent de leurs complexes et de leurs peurs, car, comme on l’a déjà indiqué, il s’agit d’une activité légale dont on ne saurait rougir, et c’est même tout le contraire ; la tauromachie a des valeurs qui n’ont rien à envier à une quelconque autre activité humaine licite et créatrice.

L’union de l’Espagne et de la France pour sa défense est une obligation, car la force qui pourrait émaner de cette union serait pratiquement imparable. Et si cette union s’attache à convaincre l’UNESCO que la tauromachie doit être considérée comme un Patrimoine Culturel Immatériel de l’humanité, alors le succès aura été complet. Il existe deux organismes dans ces deux pays, la Fundación del Toro de Lidia et l’Observatoire National des Cultures Taurines, avec des structures et des moyens d’action non négligeables, qui doivent travailler conjointement à cet objectif prioritaire, en ralliant pour cette entreprise les autres pays taurins qui existent dans le monde ; cette demande n’a de chance d’aboutir que si elle provient de l’union de tous ces pays.

Outre cette affaire fondamentale, l’union a bien d’autres tâches à assumer. Nos deux pays doivent se donner la main pour défendre l’élevage du taureau brave auprès des instances communautaires. On ne peut accepter qu’une semaine sur deux les parlementaires des groupes écologie-les Verts, à présent accompagnés par des nationalistes et des populistes, proposent l’élimination de l’attribution des aides de la PAC aux élevages braves. C’est une position absolument injuste et totalitaire. Ils savent parfaitement que la disparition de ces aides impliquerait du même coup celle de la plus grande partie des élevages braves, avec l’idée que « le toro une fois mort, c’en est fini de la corrida », manœuvre si grossière que même un enfant peut deviner ces arrière-pensées perverses. L’élevage du bétail brave est une activité licite dont l’objectif principal est d’obtenir des bêtes qui aient un comportement correspondant à ce qu’on entend par « bravoure », sans oublier la production de viande qui est de plus en plus appréciée dans la gastronomie. De plus, il aide à la conservation de la prairie, laquelle est un écosystème mêlant forêts et pâtures d’une grande valeur écologique, créé par la main de l’homme au cours du temps, où une partie importante de sa superficie est habitée par les bovins de race brave (près de 350.000 hectares). Cette prairie est devenue un des grands poumons de l’environnement du sud de l’Europe, avec une étendue de près de 5 millions d’hectares en Espagne et au Portugal, ce qui fait que cet autre pays ibérique de la communauté européenne devrait s’unir à l’Espagne et à la France pour présenter ces demandes. On ne saurait non plus passer sous silence la grande quantité de postes de travail  - directs ou indirects – qu’offre l’élevage du bétail brave. Seulement pour l’Espagne on peut parler de quelques 200.000 emplois. C’est en un mot une source de richesse considérable.

En définitive nous vivons des temps troublés dans notre société et une des activités affectées est la tauromachie. Il n’y a pas d’autre solution que l’union de l’Espagne et de la France, avec le Portugal, pour travailler conjointement à la défense d’une Fête – la fête taurine – qui est légale, qui compte sur beaucoup d’adeptes et qui entretient une relation très riche avec l’histoire, la sociologie, l’écologie, l’économie et la culture.

 

Antonio Purroy, professeur des Universités de production animale

François Zumbiehl, docteur en anthropologie culturelle

Santiago Martín El Viti, matador de toros

Victorino Martín, éleveur de toros