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maman

Maman

 

 

La petite voiture vient de tourner au bout de la rue emportant à son bord la silhouette frêle de maman.

Elle agite sa main et cet au revoir me pince le cœur.

J’ai ce sentiment diffus, et qui me prend au cœur, que peut-être c’est la dernière fois que je la vois.

Elle a été heureuse durant ces Cinq jours passés chez moi.

 

Elle retourne vers son monde, sa petite maison de Brive la Gaillarde, peuplée des souvenirs de mon père, qui la veille, avec ce petit sourire ironique qui la faisait craquer.

 

Sur le buffet aussi la photo de mon frère, mangé par cette saloperie de crabe en quelques mois à peine, et dont elle ne s’est jamais relevée.

 

Elle est légère comme la plume d’un alguazil ;

Elle ne mange pas : trop chaud, trop fatiguée, elle se relève d’une prothèse de hanche.

A 86 ans elle a plaisir à dire qu’elle était chef d’entreprise, elle s’est occupée de ses cinq garçons, de son mari, et de sa nièce quasi adoptée.

Une vie.

 

Je l’ai ramenée à St jean pied de port, là ou est né son père.

Puis on a fait la mer, la concha, Pasaïa, vus la maison de Victor Hugo, le port, Hossegor, Cap Breton, les Pyrénées, un cirque reculé du bout du bout du monde, des kilomètres, mais elle s’en fout maman de la fatigue, du moment qu’elle est avec ses garçons. Elle trône comme une Reine (c’est d’ailleurs son prénom).

 

Maman, elle aime bien dire que c’est elle qui m’a filé le virus des toros, sans doute y est elle pour quelque chose.

Elle ressasse des trucs qui se sont passés des années avant, et elle oublie le présent, un truc bien de nos temps modernes.

Elle parle de ses voyages Andalous, de Papa.

Il est jeune, il est beau, et macho, je vois tout ça dans sa prunelle, car au moment ou elle en parle, il est exactement cela, un jeune homme qui l’emmène vers le bonheur.

Elle a oublié, un instant, les années de maladie.

Elle me répète que la dernière corrida que nous avons vus ensemble c’était avec Ordoñez, je ne crois pas, on en a vues d’autres, mais maman son cerveau s’arrête sur des points précis et efface tout, autour.

Elle se souvient comme elle huait le picador, ceux-là, elle ne les aimait pas…

Je l’ai charrié, gentiment, elle n’entend plus très bien, elle a bien l’appareil, mais il dort dans un tiroir, coquetterie ? Tu crois ?

 

Elle a aimé se balader dans Dax, je tenais son bras maigre contre le mien bien ferme, trop fière au marché, et trop heureuse de voir la ville s’enrubanner de Rouge et de blanc.

Je lui raconte les antis, la corrida moderne, elle me donne des avis tranchés.

Elle a trouvée magnifique le “PATIO SOLEIL“ les photos de William Lucas qui y expose cette année.

Elle a tenu à payer le restau, chez l’ami Nicolas Beausoleil. Elle s’est remémorée Morcenx sa jeunesse, la maman de Nicolas a tenu longtemps le buffet de la gare, là bas.

 

Mais là ou je l’ai scotchée, maman, c’est la visite du patio de caballos, elle voulait voir la chapelle des toreros, elle s’est recueillie un instant, une prière pour nous, ses enfants, mais aussi pour tous ceux qui vont se jouer la vie : Ils doivent vraiment avoir peur, les pôvres, heureusement, il y a la chapelle.

 

Maman est repartie, je vous le dis, j’irai la voir en Automne, si tout va bien, mais je sais qu’elle a un pincement au cœur, elle s’inquiète toujours des autres.

 

Elle me l’a dit, cela la gênait d’en parler, pour celle qui accompagne ma vie, et qui a perdue sa maman il y a peu.

Un amour, a-t-elle tranché.

C’est vrai.

 

Quand je me suis couché, en fermant les yeux, je l’ai imaginée se glissant dans les draps, elle n’aura pas ma bise sur le front, ce soir.

 

Elle a du fermer les yeux sur son bouquin, et ses rêves, pêle-mêle l’ont ramenée ici, avec mon Père et mes frères, tous mes frères, comme avant le malheur.

 

Je suis sur, que l’on aura été assis, sur les gradins, elle et moi, regarder Ordoñez toréer pour l’éternité

 

Mercredi, après la corrida, je penserai fatalement à elle, en passant devant la petite chapelle.

Il y reste un bout de son âme, qui flotte ici, maintenant.

 

CHF