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merci Monsieur

Merci Monsieur

l a levé les yeux au ciel.

Son bras monte doucement.

La montera pointe en l’air, salue les nuées.

La main gauche est fixe et tient la muleta pliée et l’épée qui forment comme une croix.

Les jambes un peu tordues par les ans et les coups de cornes, se finissent par les deux pieds joints, un peu rentrés.

Il salue son ami disparu.

A l’heure des bellâtres, et des jeunes loups, lui, fait figure d’ancêtre.

Les gamins ont une belle gueule lui, a simplement une gueule, comme l’on dit.

Son visage est grave.

Ce sont des années d’amitié célébrées dans ce geste.

La confiance absolue d’un homme envers un autre homme.

Le partage des peurs face à cet animal qui sort encore et toujours le même, l’un parce qu’il lui fait face, l’autre, parce qu’il l’a engagé à le faire.

Les valeurs morales sont les mêmes, mais un seul joue sa vie.

La vieillesse est un naufrage, c’est aussi une beauté sans nom.

Lui, enroule le toro dans les plis du tissu, comme en une valse surannée, soufflée d’un autre siècle.

Sa cape devient dentelle, et fragile et belle.

Le poignet fatigué, fait de cristal, tourne comme tournaient les poupées de porcelaine des temps d’avant.

La corne le frôle, le souffle de l’animal s’éteint peu à peu, et tout devient harmonie.

Le bras s’abaisse, le corps un peu raidi se détend, il plonge dans les années passées, il laisse glisser l’animal dans des recoins d’étoffe, tout se fait par le bas.

La jambe vers l’avant, celle bardée de cicatrice seul témoignage des coups reçus, des galères médicales, des douleurs oubliées par un public conquis.

On vient de replonger dans les temps oubliéss, on respire en silence l’odeur du dernier siècle éteint.

Le corps est tellement relâché, la main tellement sure.

Un artisan, un compagnon qui façonne avec amour une oeuvre unique.

Et sans doute la voix de l’ami disparu bien trop tôt : “Bieeeeen torero, bien.“

Un moment, il a chu.

Le temps suspendu s’est fait plus lourd.

L’animal face à lui n’a pas osé, n’a pas chargé.

Ils ont échangé ce regard qui dit : “ Non, pas aujourd’hui, pas ce soir..“

On l’a aidé à se relever, la vieillesse est un naufrage.

Dans son cœur mille aiguilles l’on griffées.

Il a repris la position, le pied au même endroit, le cœur également.

il a juste battu un peu plus vite, un peu plus fort.

Déjà le crépuscule, il faut en finir, et une fois de plus, tuer la mort.

Il lève le bras, regarde encore au ciel, être sur d’être vu de là haut.

Il plonge dans l’abîme inconnu, il entend ce bruit de soie qui se déchire, il sent la chaleur du sang sur ses doigts, il sait la vie qu’il prend.

Il ré ouvre les yeux.

A ses pieds, l’animal vient de tomber, en le regardant vivre.

Leurs regards échangés comme un aboutissement, il lève de nouveau les yeux au ciel.

A toi, Jean Louis.

Frascuelo, ne sera pas à Céret cette année.

Beaucoup le regrettent.

Serait-ce bien raisonnable pensent certains ?

Mais dans ce jeu de dupe qu’est la tauromachie, qu’il y-a-t-il de raisonnable ?

Pour ma part, je garde juste en rétine, et enfoui dans la bibliothèque intime de mon cœur, les quelques pages tournées, en notre présence, en ce jour de tristesse et de commémoration.

Parce que les immenses douleurs, souvent, confinent au sublime

Merci monsieur.

 

CHF