Oui, ils ont réussi. Les anti-taurins et les animalistes ont réussi à remplir de peurs et de complexes psychologiques des gens qui vont aux toros parce qu’ils font preuve d'une aficion qui semble proscrite par la société espagnole. Mais cette opinion, est loin d’être certaine, car beaucoup sont pour les taureaux et bien plus nombreux ceux qui, sans les aimer spécialement, ne sont pas d’accord pour qu’on les attaque et encore moins pour qu’on les interdise. Disons tous ceux qui ont bien compris que, dans un État de droit, la liberté et le respect d’activités légalement reconnues et largement acceptées doivent prévaloir.

Mais l'argumentation contre les taureaux s’est étendue aux associations et organisations qui ont un rapport avec la tauromachie, parce que les mouvements anti-aurins se sont chargés de lancer des messages pour boycotter leurs actions et les menacer de chantage, semer la peur parmi leurs associés et leurs proches, et nous savons que la peur est contagieuse. Ce qui est plus grave encore, ils touchent leur objectif principal, la jeunesse.

Il en va de même pour les entreprises qui vendent leurs produits à des consommateurs, potentiels spectateurs de festivités taurines, qui craignent de passer pour soutenir des activités liées à la tauromachie. Les ani-taurins menacent continuellement leur sièges sociaux et, pour contrarier la vente de leurs produits, propagent sur les réseaux sociaux le mensonge que ces entreprises soutiennent le mauvais traitement animal des taurins. C’est une erreur de tomber dans ce piège, car, comme nous l’avons dit, nous sommes beaucoup plus nombreux à respecter la tauromachie que ceux qui sont contre. Et, plutôt que de perdre des clients, ces entreprises peuvent gagner ceux qui constatent qu’elles ne se plient pas aux menaces des totalitaires, des nouveaux inquisiteurs.

Quand, dans la société actuelle, un mensonge se répète plusieurs fois, il finit par être perçu comme une grande vérité. C’est ce qui se passe pour la tauromachie, que beaucoup finissent par croire interdite par la propagande des groupuscules antitaurins qui sont peu nombreux mais très actifs et très violents.

La tauromachie n’a jamais été plus protégée légalement que maintenant. La loi 10/1991 sur les Pouvoirs administratifs en matière de spectacles taurins (gouvernement de Felipe González) est venue combler le grand vide juridique dans lequel elle se situait depuis son interdiction par la Cédule Royale du roi Charles IV en 1805. Comme on pouvait s’y attendre, les festivités de toutes sortes se sont poursuivies au cours des XIXe et XXe siècles en raison du profond enracinement des taureaux dans un peuple espagnol qui n’était pas disposé à suivre un jeûne taurin, sous peine de faire sauter les monarchies, les gouvernements, les institutions... prêt à tout pour préserver son plus grand plaisir et, surement, son plus grand signe d’identité.

Dans ce XXIe siècle, la grande attaque est venue de Catalogne avec une décision malencontreuse, la loi 28/2010 du parlement catalan. Il a eu l’audace d’interdire les festivités de lidia ordinaire, mais d’une manière très calculée et en même temps très hypocrite, il a continué à autoriser les bous al carrer, les taureaux de rues. La Cour constitutionnelle espagnole a remis les choses en ordre, six ans plus tard (octobre 2016), elle a décidé que "La tauromachie fait partie du patrimoine culturel commun de tous les Espagnols que l’État doit la préserver et qu’aucune communauté autonome n’a le pouvoir de légiférer sur elle et encore moins de l’interdire" (STC 65/2016). Mais le mal était déjà fait : il ne s’est pas organisé de nouvelles corridas en Catalogne, à Barcelone, par peur de la violence animaliste et séparatiste catalane. Une fois de plus la peur.

Il y a eu d’autres harcèlements mineurs, le plus représentatif étant l’interdiction des taureaux à la Grande Semaine de Saint-Sébastien par le gouvernement municipal indépendantiste de Bildu, en 2013, qui a été annulée par un tribunal administratif de la capitale de Guipuscoa trois ans plus tard. L’édulcoration des corridas dans les îles Baléares a également été grave, par une loi du parlement baléare (juillet 2017) qui a approuvé "la corrida sans piques, sans banderilles et sans suerte suprême". Un an et demi plus tard, la Cour constitutionnelle a de nouveau abrogé la loi baléare.

La baisse de pantalons de la Junta de Castilla-León, encore une fois la peur et les complexes, mérite un commentaire particulier, car un décret-loi du 20 mai 2016 a laissé le peuple de Tordesillas (Valladolid) désemparé, il a "interdit la mort des animaux dans les festivités populaires" et de facto celle du Toro la Vega tué à la lance par les jeunes garçons et transformé la fête en un simple encierro. Il s’agit d’un mauvais coup porté à une fête populaire dont il est fait mention par écrit depuis 1534 et qui n’a jamais cessé d’être célébrée, à l’exception d’une petite période entre 1966 et 1970.

Au cours de ce siècle, deux lois ont été adoptées qui ont donné une couverture légale à la tauromachie comme jamais auparavant, parce qu’au cours des cinq derniers siècles elle a été continuellement frappée par des interdictions religieuses et civiles bien qu’elle soit toujours demeurée vivante. Avant de nous référer à ces lois, il convient d’évoquer une étape très importante pour la tauromachie, le passage de la Fête des taureaux à la Culture par le Décret Royal 1151/2011, du 29 juillet, par lequel est attribué au Ministère de l’Éducation, de la Culture et des Sports l’exercice des compétences qui revenaient jusqu’alors au Ministère de l’Intérieur. Il faut comprendre que la tauromachie a cessé d’être un problème potentiel d’ordre public pour devenir une discipline artistique et un produit culturel dont les compétences résident dans l’État. L’activité de police et d’organisation des spectacles publics est laissée aux statuts des autonomies.

L’étape suivante était l’adoption d’une loi d’État, la loi 18/2013, du 12 novembre, pour La Régulation de la Tauromachie comme Patrimoine Culturel qui souligne le caractère culturel de la Fête, il est clair que les taureaux ne sont pas qu’un simple spectacle public. Et la conclusion définitive à ce chemin légal a eu lieu avec la promulgation de la Loi 10/2015, du 26 mai, pour La sauvegarde du Patrimoine Culturel Immatériel qui dans sa sixième disposition finale inclue la "Régulation de la tauromachie comme patrimoine culturel".

Si la tauromachie est plus légale que jamais, pourquoi tant de peur, tant de complexe à se sentir taurin sans se sentir libre de vivre la tauromachie en plénitude ? Il faut aller expliquer la tauromachie dans la rue, il faut la diffuser sur les réseaux sociaux parce que tant les médias écrits que les télévisions, sauf exceptions honorables et courageuses, ont soumis la Fête à une panne d’information. Ils ne se rendent pas compte qu’ils se laissent intimider par les lobbies anti-taurins, alors qu’il y a des lecteurs et des téléspectateurs qu’ils perdent en chemin.

En dépit de toutes leurs intrigues, ces lobbies n’ont pas encore réussi à détruire la Fête des taureaux et ce n’est pas étrange, car elle a tant de valeurs, elle possède une telle beauté, elle est si authentique — parce qu’il s’y vit et s’y meurt pour de vrai — elle est si culturelle et a tant d’enracinement dans le peuple espagnol, qu’elle ne sera jamais vaincue. Et bien sûr, il a des problèmes et des imperfections, comme le manque de collaboration et d’unité entre les différentes entités du secteur. Avec la brutale crise sanitaire que nous continuons de traverser et qui a conduit à une très grave crise économique, il ne reste plus qu’à se serrer les coudes, se réinventer et travailler unis au bénéfice de la tauromachie dans son ensemble, d’autres le font déjà. C’est maintenant ou jamais.

 

                                                              Antonio Purroy Unanua 
                                                                                   Professeur de Production Agraire
                                                                                   (Université Publique de Navarre)