Un coup d’œil aussi partiel que partial

Mont-de-Marsan & Dax 2015

 

L’as-tu vu…l’as-tu vu ?... à Mont-de-Marsan, lors de son mano a mano avec un Fandiño retrouvé, cet Enrique Ponce tout simplement génial. Sans avoir l’air d’y toucher, sans même qu’ils s’en aperçoivent, il domine les toros et les met à sa main. Il en est pourtant un, réticent, tête baladeuse, malcommode au possible, qui lui a résisté longtemps. Puis, à mi-faena, à la fin d’un derechazo, un délicat coup de poignet remet la tête du toro dans la muleta, et le voici qui se met à suivre sans rechigner cette muleta ensorceleuse, traçant un redondo puis des muletazos en rond enchaînés, sur les deux mains. Magique. Après la course, un aficionado imageait ainsi la situation : « En arrivant au paradis des toros, ce toro-là a rejoint les autres et leur a dit : "Bien sûr, comme nous tous, je me suis fait avoir par Ponce. Mais moi, je lui ai touché la muleta trois fois !" » Cet animal avait du savoir vivre…

L’as-tu vu…l’as-tu vu ?... à Mont-de-Marsan, formidable course de Cebada Gago. Oh ! astifinos mais pas énormes, ces toros. Pourtant, ils ont bougé la cavalerie de Bonijol avec vivacité d’une manière incroyable. Ensuite, vendant chèrement leur peau, ils demandaient aux toreros leurs papiers professionnels. Ils ont fait face : merci Messieurs. Ces hommes-là sont des héros ! Pourtant, s’ils veulent couper des oreilles, on leur demande de toréer sur le même registre que les vedettes avec des toros autrement souples. L’aficion est injuste. Peut-être, même quand elle est exigeante, se laisse-t-elle enjôler par un mundillo en quête de succès faciles, qui fait tout pour lui faire prendre les vessies pour des lanternes et tirer la corrida vers le cirque. Ne serait-il pas temps de rendre justice aux belluaires… si nous voulons qu’il en reste encore dans quelques années, ainsi que des Cebada ?

L’as-tu vu…l’as-tu vu ?... ce 15 août à Dax. Le matin, un Juli surpuissant coupe légitimement les deux oreilles de son premier toro. Derrière lui sort l’inconnu Pepe Moral. Il tombe sur un merveilleux toro à la charge très templée. Incroyable faena, épurée, toute en simplicité, en finesse, sur le registre d’un José Tomas. Une faena sans le moindre tape-à-l’œil, cette fois, et qui n’en porte pas moins le public à l’incandescence. Deux oreilles, vuelta triomphale qui a dû s’entendre jusqu’à Bayonne. Le faraón de Camas n’avait pas menti en le reconnaissant comme l’un de ses héritiers spirituels. Sur ces entrefaites, grosse averse orageuse. La corrida va-t-elle être interrompue ? Non. Passée l’averse, debout à la bouche du burladero, capote en mains, Juli attend : tout le monde a compris que lui, il continue. On le devine un tantinet dépité de s’être fait voler la vedette par un jeunot inconnu du grand public. En effet, dès que la piste est rafistolée, le voici qui s’avance jusqu’au centre, plante ses deux genoux dans la boue et fait signe d’envoyer le toro… Olé ! maestro, pour ce point d’honneur. Voilà qui a quand même une autre « gueule » que les magouilles occultes sur la composition des cartels ou sur le choix des toros.

L’as-tu vu…l’as-tu vu ?... ce 15 août à Dax. L’après-midi, course attendue des Pedraza de Yeltes. Seront-ils aussi exceptionnels que l’an passé ? Ce serait trop beau… Eh ! non. Ils sortent mieux encore. Tous trois ou quatre piques, fortes. Seul le premier s’y épuise, vidé après quelques muletazos. Tous les autres tiendront le coup, et comment ! Sans avoir la grande classe dans leur charge –n’exagérons pas !- ils étaient tous fort toréables. Tercios de pique formidables, dont on détachera celui de Gabin Rehabi monté sur Tabarly, fort en émotion, au niveau du fameux tercio de Tito Sandoval en 2014 ; assurant le spectacle, Gabin rendra hommage au toro et au public en prenant la porte de sortie à reculons, comme on sortait de chez le roi autrefois. On détachera aussi le tercio de pique du sixième toro. À peine le cheval a-t-il franchi la porte et posé le pied sur la piste, que ce toro l’aperçoit et fonce sur lui au galop, depuis le centre, sans tenir aucun compte des capes qui le sollicitent. Une tornade. Cheval catapulté, picador la jambe coincée sous le cheval, Alain Bonijol aidé de deux autres retenant le cheval pour qu’il ne roule pas sur le picador, ensuite seul à le tenir une fois relevé… sous la bronca du public contre les toreros ne bougeant pas le petit doigt pour faire le quite. À peine écarté, le toro ne cesse de revenir sur le cheval, si bien que celui-ci n’aura aucune possibilité de pénétrer dans la piste au-delà de la porte d’entrée... Homérique. En représailles, Juan del Álamo, qui coupe à juste titre l’oreille de ce 6e toro, comme il avait coupé celle du 3e, se voit refuser par le public la sortie en triomphe. Il se dit qu’il a fallu lui en expliquer la raison, car si les piqueros en venaient à voler la vedette aux matadors, ce serait le plus sûr moyen de tuer le tercio de piques au lieu de le valoriser. En effet, au final, les arènes avaient scandé « Bonijol ! Bonijol ! » (sans doute sur la suggestion de Radio France bleu) et il avait dû faire une vuelta, en se faisant opportunément précéder des 6 piqueros, Gabin revenant ensuite tout seul au centre de la piste, accompagné d’un fringant Tabarly débarrassé de son peto et tenu à la longe. Arènes debout et ne se vidant pas. Inédit. Inoubliable.

Desquite pour Juan del Álamo en 2016, avec un lot du même acabit ?...

L’as-tu vu…l’as-tu vu ?... Plus d’un Nîmois, quelque peu jaloux, se prenait à rêver d’une arène de Nîmes redevenant ce qu’elle prétend être : la première arène de France. A-t-on jamais vu le splendide isolement et le pouvoir absolu assurer l’avenir à long terme ?...                                                                                       

Jojo