René Chavanieu s’est toujours ardemment opposé à la pratique de l’afeitado. Nous nous souvenons de son héroïque et long combat, pour saisir les cornes d’un Victorino Martín à Nîmes, dans les années 68 à 70 du siècle dernier. Combat perdu seulement en apparence, en réalité combat victorieux car il a conduit aux saisies règlementaires de cornes par les vétérinaires. 
Mais qui connaît la propre technique d’analyse des cornes de Chacha, technique qu’il à, lui-même, baptisée de “keratographie” ?

Nous donnons ici de très larges extraits de la conférence dans laquelle il l'a exposée lors du congrès de notre fédération en 1972 à Barcelone.
Malheureusement nous n’avons pas retrouvé les schémas et les images qui l’illustraient et qui sont annoncés dans le texte ci-dessous. Si quelqu’un les possède et veut bien nous les communiquer, nous nous empresserons de les joindre au présent article.

Conférence donnée en 1972 à Barcelone,
lors du congrès de la FSTF

En 1942, année de mes dix-huit ans, parmi les tristes nouvelles journalières, une bombe toute spéciale fit tomber les toreros du piédestal où, depuis mon tout jeune âge, je les avais élevés.

A Valencia, un vieux et grand torero a fait réduire les cornes de ses adversaires sans pour cela en faire autant à son cachet. Lalande, ce torero, cette idole que j’avais admirée à Nîmes, de 1936 à 1939, à mes débuts d’aficionado, devenait subitement un pauvre homme qui, comme moi, avait peur des toros.

Depuis ce jour où l’afeitado me fut révélée, j’ai beaucoup appris sans tout connaître évidemment, sur ce problème qui a fait couler tant d’encre, gagner énormément d’argent à de tristes sires et tomber des milliers de pointes de cornes.

Cet état de fait est jugé différemment suivant que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de la talenquera, à une barrera Sombre ou un Tendido Sol. Dans toutes les arènes, la psychologie du spectateur varie radicalement en fonction du sacrifice financier imposé par la corrida. Certains y viennent par snobisme, d’autres par goût, quelques-uns par passion torista. A part ces derniers, tous font confiance à la loyauté et au règlement, donc aux représentants de l’autorité et à tous ceux qui, par leur fonction, devraient être leurs défenseurs et leurs garants d’un spectacle intègre.

Hélas, à quelques exceptions près, il n’en est rien. Tous ceux qui savent et laissent faire se rendent, volontairement ou non, complices d’un acte malhonnête, devenant ainsi les cabestros des aficionados.

Comment déceler l’afeitado ?

[…] Scientifiquement, en laboratoire, un vétérinaire ou du personnel hautement qualifié peut aisément déceler, et ce sans équivoque, toute fraude sur les cornes des toros. […] Mais les abattoirs des plazas ne sont pas des laboratoires et le docteur vétérinaire de service n’envoie à examiner, sur la demande d’une commission tauromachique, que les cas les plus flagrants d’afeitado.

[…]

Pour le technicien que j’ai été dans ma vie professionnelle et le curieux que je persiste à être, améliorer, faciliter, est devenu un réflexe quotidien.

Grâce donc aux recherches déjà effectuées sur les cornes et, en empruntant à l’industrie moderne la métallographie et la macrographie (méthodes de contrôles et de recherche), je me suis appliqué à rendre détectable, sommairement, rapidement, à peu de frais, la honteuse pratique de l’afeitado sur un toro mort. J’ai baptisé cette méthode la Kératographie, par référence à la membrane Kératogène qui, à l’intérieur de la corne, laisse une empreinte colorée, permettant et facilitant bien des recherches.

La Kératographie

Depuis l’antiquité, nous savons que la corne est composée de poils.

Avec les moyens techniques actuels, nous pouvons constamment améliorer la recherche et l’étude. Il était donc bien tentant pour un aficionado d’appliquer les méthodes d’investigations modernes à la corne du toro, animal vénéré dans l’antiquité notamment par les Grecs, et corne encore très utile de nos jours dans l’industrie et si fondamentale en tauromachie. Les tubes capillaires qui composent la corne sont étirés par l’extrémité et se succèdent en cône au fil de la croissance de l’animal, laissant une empreinte colorée qui varie suivant le sujet, les saisons et l’alimentation.

Cela est très facile à observer. Après avoir scié une corne dans le sens de la longueur (en tenant compte de l’épaisseur du trait de scie qui doit être légèrement décalé par rapport au centre exact de la corne), sur 12 à 15 cm en partant de la «pointe », il faut polir, après dressage, la face interne. Il est bien évident que la position du sciage sera déterminée en tenant compte de la courbure naturelle de la corne. Un coup de scie transversal permet alors de prélever un ou plusieurs échantillons pour examen. (schémas I et II).

Si l’on a pris soin de scier droit, le morceau enlevé sera rapidement dressé sur de la toile émeri ayant un grain approprié à la surface obtenue (grain n° 180 si nécessaire pour commencer, ou simplement le n° 120 peut s’avérer suffisant). La surface obtenue, parfaitement plane, il suffit de polir à l’eau sur du papier à poncer n° 600, puis terminer en lustrant avec un produit d’entretien, type Miror, Actuplas, etc. pour obtenir un glaçage suffisant.

En atelier de recherche, avec une scie à ruban fine, un jeu de meules lapidaires à polir, puis à lustrer (avec projection de poudre de diamant), il suffit de 45 à 60 secondes pour obtenir un résultat parfait.

Dans un abattoir ou un patio de caballos, uniquement avec une scie à métaux et de la toile abrasive, une vingtaine de minutes sont nécessaires. Le résultat obtenu est un poli plus ou moins parfait, suivant le temps passé et les moyens employés. Cela est toutefois suffisant pour permettre d’affirmer immédiatement que la corne est limpia ou afeitada. Il ne faut que quelques secondes d’attention pour définir si elle est épointée ou non, car il faut tenir compte du caractère de la corne maîtresse de l’animal .

Avant de se rapporter aux schémas A et B ainsi qu’aux photos 4, 5 et 6, il faut savoir que l’on apercevra dans l’axe de la coupe un faisceau blanchâtre s’estompant vers la pointe, avec au centre un minuscule canal qui se perd lui aussi vingt millimètres avant l’extrémité. Toute pointe ayant le faisceau ou le canal brusquement interrompu à l’extrémité, toute pointe ne comportant pas une empreinte de croissance approximativement identique à la courbe extérieure de la corne est une corne afeitada.

L’importance de la fraude peut s’évaluer rapidement par la distance séparant la pointe interne du cornillon et la pointe externe de la corne. Bon nombre d’aficionados et les professionnels de la tauromachie affirment qu’il suffit de regarder la tête d’un toro pour être fixé sur l’état de ses défenses. Après avoir examiné en trois ans dans les abattoirs plus de deux cents têtes de toros de lidia, je suis d’accord avec eux pour la majorité des cas. Le terme afeitado veut dire intialement «passé chez le coiffeur ». En Espagne, aller se faire couper les cheveux c’est se faire «afeiter ». C’est bien que ce l’on fait aux toros. En enlevant la pointe de la corne, on en diminue sa longueur. Pour rattraper la proportion et éviter que même les plus béotiens s’aperçoivent de la supercherie, on rase les poils du frontal, allongeant ainsi d’autant la corne qui apparaît dès la base.

La méthode que je préconise, à la portée de tout le monde, permet de lever rapidement, et à moindre frais, toute équivoque.
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De la Rédaction :
Nous produisons tout de même cette photo de cornes, prise par Dominique Valmary sur la petite table où René les exposait lors d'un "Printemps des jeunesaficionados" à Saint-Gilles du Gard. La comparaison est certes caricaturale mais très pédagogique. Il s'y voit bien sur la coupe de corne la plus longue, au centre, le fin canal qui se perd près de l’extrémité.