De plus en plus, à côté de la désapprobation que suscite chez moi la braderie de trophées dans les arènes, existe une interrogation. Que se passe-t-il dans la tête de gens, aficionados, ou qui se le disent, ou qui se le croient, pour réclamer à cor et à cris une oreille, deux, ou même la queue, pour « récompenser » la prestation d’un matador ? A quel(s) besoin(s) peuvent bien correspondre ces hurlements, comme si leur vie en dépendait ? Que signifient ces gestes d’allégresse, avec bras en l’air et sautillements, comme si l’octroi de ces trophées par la présidence était une victoire personnelle ? Ou bien, dans une société qui refuse de plus en plus la notion d’autorité, ne serait-ce qu’une façon parmi d’autres de narguer ladite autorité et de l’obliger à céder à leurs caprices ? En témoigne le « Matias bashing » subi par D. Matias Gonzalez sur certains sites dits taurins tout au long de la Semana Grande bilbaina. Pour aller -à peine plus loin-, est-il normal qu’une présidence finisse par accorder un trophée, voire un indulto, par peur pour son intégrité physique de la réaction d’une fraction du public ? Dans ce cas, sommes-nous toujours dans le domaine de l’aficion ou aurions-nous basculé dans celui de la délinquance ?

Dans un autre domaine, en fait pas si lointain, le terme de « triomphe » et l’utilisation qui en est faite me pose question. Il me semble que, dans une vie humaine, un triomphe devrait être -et rester- quelque chose d’exceptionnel. Voici quelques années, j’avais entendu un jeune torero déclarer « Je dois triompher à chacune de mes sorties » ; cette déclaration m’avait laissé pantois. Dans la plupart des cas, le terme de « succès » serait sans doute bien suffisant pour qualifier ces résultats.

La simple sortie a hombros me laisse elle aussi songeur. Je pense que le vrai privilège d’un torero qui vient de combattre des animaux dangereux, qui peuvent (et cherchent à) le tuer, devrait être de sortir debout, sur ses deux jambes. C’est dans ce sens que je suis toujours ému quand je vois certains toreros se signer à la sortie des arènes : la sortie à pied donne tout son sens à ce geste.

La conclusion de tout cela n’est pas très originale quand je dirai que j’éprouve de plus en plus de mal à comprendre la société dans laquelle je vis ; dans certains domaines, j’ai d’ailleurs renoncé.