Traduit d'un article paru à Pamplona :

Le taureau le plus brave de l’Histoire ?
 

Depuis pas mal de temps il se répète à satiété que le taureau d’aujourd’hui est le plus brave de l’Histoire, en argumentant à l’appui qu’il “veut atteindre sa cible jusqu’à la fin”, et que celle qu’il veut atteindre n’est autre que la muleta. Il est surprenant que ceux qui défendent cette théorie soient, le plus souvent, éleveurs, critiques taurins, aficionados… Ils débordent de connaissances sur la tauromachie et exercent une grande influence, ils sont les actuels influenceurs de la fête. Dans la foulée, ils disent qu’aujourd’hui il se torée mieux que jamais.

Mais qu’est-ce qu’un taureau brave ? C’est un animal bien fait et de belle présentation qui saute en piste avec plus ou moins d’impétuosité selon son encaste, mais qui s’emploie dès le début, qui pousse et grandit lors de rencontres successives avec le cheval et, une fois devant la muleta, attaque et répète sans relâche avec une noblesse "encastée" qui introduit du risque et de l’émotion dans le travail du torero. La vraie bravoure se mesure encore au cours de l’épisode des piques, tant dans l’arène qu’en tienta dans l'élevage.  La pique aide non seulement à mesurer cette bravoure, mais est aussi processus de sa sélection depuis l’origine de la sélection du bétail brave, il y a environ trois siècles.

Les éleveurs de bravo sont si bons éleveurs qu’ils ont obtenu à chaque époque le type de taureau que lui réclamaient les figures et la cohorte de taurins qui les accompagnent, malgré la difficulté de le choisir en tenant compte de la quantité de nuances qui le composent.

Taureaux prévisibles

Une part importante des éleveurs actuels ont obtenu un type de taureau gentil, qui subit à peine le premier tiers parce qu’il manque de poussée et de force mais qui, au dernier tiers, se met à charger dans la muleta en répétant, tête basse, et surtout de façon prévisible comme si une résurrection était survenue. Les défenseurs de ce taureau disent qu’il s’emploie tellement contre le cheval qu’il faut prendre soin de lui laisser des restes pour la muleta.

Ce phénomène se produit principalement dans la casta Vistahermosa et à l’intérieur de celle-ci dans son encaste prédominant, Domecq. Il est juste de reconnaître que certains éleveurs de premier plan, de cette race ont réalisé que la haute prévisibilité des charges et le manque d’émotion ont peu d’intérêt pour les aficionados et même pour ceux qui s’approchent occasionnellement des gradins des arènes. Conséquence ? Ils s’emploient à récupérer ces doses de bravoure encore imprimées dans l’ADN de leurs élevages.

Manque d’émotion

La Fête va très mal dans la voie du taureau prévisible et sans émotion car elle entraîne avec elle les fondements essentiels de la tauromachie. Les piques, épisode fondamental du combat car il tempère le taureau et laissent affleurer la bravoure qu’il porte en lui, deviennent inutiles. Les toreros courageux et dominateurs qui coïncident souvent avec les toreros émergeants au sommet de l’échelle, ont besoin de taureaux puissants et "encastés". Les toreros consacrés aussi, parce qu’un triomphe devant un taureau exigeant et dangereux leur apporte plus de satisfaction personnelle et plus de retentissement. Bien que tout semble être un avantage avec ce type de taureaux, certains continuent de défendre l’animal prévisible qui masque souvent sa prétendue bravoure sous la mobilité lui permettant de répéter sans cesse ses attaques.

En s’appuyant sur le raisonnement ambiant, de nombreux éleveurs actuels sont capables de présenter des corridas très homogènes de type et très semblables de comportement, ce qui rend la prévisibilité très élevée ; il convient de dire à décharge que c’est très difficile à obtenir. Il reste quelque chose de lointain, de l’époque où les animaux d’une corrida n’étaient pas aussi semblables et surtout avaient des comportements très variés. Dans certains encastes actuels qui correspondent souvent à ceux qui sont qualifiés de minoritaires ou de singuliers, on continue à produire ce type de taureaux, ceux que réclament de nombreux aficionados.

Lequel des deux types taureaux devrait exister pour que la fête soit fortifiée ? Le taureau ancien et solide ou le moderne noble et sans émotion ?

Toros graciés

Les taureaux prévisibles, répétiteurs et sans émotion sont aujourd’hui ceux qui fournissent chaque année le grand contingent des taureaux graciés. Une fois graciés, les aficionados examinent à la loupe le comportement de l’animal et constatent alors que presque tous se sont montrés au premier tiers indignes de mériter la grâce, mais il est trop tard pour corriger l’erreur. Il est vrai que, souvent, les picadors n’assument pas leur responsabilité et nuisent par leur action au comportement du taureau, faisant beaucoup de mal à l’éleveur et privant l’aficionado de la beauté de la suerte de varas (“aussi nécessaire que belle”) et du bon déroulement du combat.

Et il ne s’agit pas ici de savoir si l’animal a été brave ou non, car de nombreux taurins continuent de soutenir qu’il est très difficile pour un taureau d’être brave et noble en même temps, ou d’être brave ou noble, mais pas les deux à la fois, disent-ils. C’est un mensonge qui accompagne souvent le bétail brave, parce que l’histoire de la tauromachie est pleine de taureaux qui ont présenté la double condition : brave et noble. Aujourd’hui, nous continuons à rencontrer des taureaux avec cette double condition, même s’ils appartiennent aux élevages qui ne sont pas du goût des toreros consacrés. 

 

Antonio Purroy, Catedrático de Producción Animal

Santiago Martín El Viti, matador de toros