1 contribution / 0 nouveau(x)
VERNISSAGE Antoñete

Antoñete

 

Appuyé au mur de briques du patio de caballos de Las Ventas, Manolete fumait une clope.

Un peu par trac, beaucoup pour s’isoler de ses admirateurs envahissants.

Son visage austère prenait une douce lumière dans le halo de fumée et lui donnait un air irréel.

 

A quelques pas de là, un jeune garçon, d’à peine une petite dizaine d’années le regardait avec gourmandise, comme on regarde son idole, avec des yeux d’enfants.

 

L’enfant avait de la chance, il était le beau frère du responsable des corrals de Las Ventas, il pouvait voir autant qu’il le voulait tous les toros et toreros qui arrivaient du Nord, du Sud, et tout autour de Madrid.

Il pouvait approcher les hommes aux costumes rutilants, ces idoles débarquées de grosses voitures, entourées de femmes et d’admirateurs passionnés, il pouvait contempler les toros, écouter tout ce qu’en disaient les professionnels et suivre leurs prestations dans l’arène.

 

L’enfant n’avait pas lâché de l’œil Manolete durant ses faenas, il comprit vite une chose essentielle : le positionnement face à l’animal, la conduite de celui-ci et le replacement étaient essentiels.

De ses yeux ingénus, il perça le secret de Manolete, celui qui lui permettait notamment de lier les passes à condition d’être parfaitement positionné, aller chercher la tête du toro, muleta planchada, le dévier de sa course sans rompre, et étirer la passe en gardant la muleta sous le mufle de l’animal.

 

Antoñete l’a souvent dit, cette image de Manolete dans son halo de fumée est peut-être à l’origine de sa vocation, et aussi de son vice le plus mortel : la cigarette.

 

Antoñete est un roman à lui tout seul.

Il apparaît dans une course comico-taurine, pour la première fois, ayant la tâche d’assurer la partie dite sérieuse du gala. 

De ce jour, de 1946 à sa despedida en 2001, quarante années se sont écoulées.

 

Entrecoupée de blessures, dues notamment à la fragilité de ses os, ayant pour cause la malnutrition, de périodes d’absences et de voyages aventureux, la carrière d’Antoño ne fut pas un long fleuve tranquille.

34 Fractures comptabilisées, des os de verre.

Une enfance houleuse, son père meurt dans les geôles Franquistes ce qui fera qu’il ne voudra pas porter un habit de lumière bleu, mais plutôt Lilas

Un divorce ruineux d’avec la fille d’un banquier richissime qui le laissera sur la paille

Des triomphes madrilènes absolus, aux déroutes tout aussi violentes, il brûle sa vie à toute allure et vit une vie de bohême.

 

Exilé aux lointaines Amériques, on l’a dit chercheur d’or.

On l’a dit vivant en forêt amazonienne, dans une cabane avec une indienne dont il serait tombé amoureux,.

On l’a dit revendeurs de tableaux à de richissimes aficionados au Venezuela ;

 

On l’a vu apodérer et tienter chez un richissime propriétaire terrien, ganadero de son état.

 

Et quand il revient, dans les années quatre vingt, il triomphe, encore et apporte un vent frais de jouvence éternelle à une aficion qui se perd.

 

On le moque gentiment : “Abuelo“ Grand-père lui crie les tendidos avant de se lever et d’applaudir ce toreo aéré, limpide, vertical, cette science de la distance, cette capacité à faire rompre l’animal, en s’interposant dans la ligne de course pour le dévier.

 

Un revistero dira de lui qu’il se faisait attraper par les toros parce qu’il n’était pas bon, d’autres répondront que c’est parce que son toreo était vrai.

 

Muleta planchada, jambe en avant respectant le toro et sa lidia, il a laissé de ses confrontations avec Rafael de Paula et Curro Romero ce sentiment d’une époque pas tout à fait révolue, ni d’une autre à naitre.

Modèle pour le yiyio qu’il verra mourir sous ses yeux, ou encore César Rincon par exemple

 

Cette tauromachie est basée sur la distance donnée au toro, le compas ouvert, jambe en avant, corps vertical, muleta en avant, et étirant la passe avec la ceinture, en déplaçant le poids du corps sur la jambe opposée, les talons le plus à plat possible, la tête du toro prise dans le tissu, et le moins possible en sortie vers le haut, est un exemple pour la nouvelle génération qui l’admire.

 

Il passe du tremendisme de ses premières années au dépouillement total et pur de son toreo.

 

Cette tauromachie reprise par José Tomas dont l’idole absolue est Manolete au point qu’il ne torée et ne tue que dans le mètre carré ou est tombée son idole à Linares

 

Antoñete est le lien naturel entre Manolete, et José Tomas.

 

Son triomphe face au toro blanc d’Osborne,  Atrevido, est un chef d’œuvre de faena, mythique, pour certains qui fera dire de lui, qu’il a réalisé la faena du siècle.

Juste avant cette faena, Antoñete ne croit pas en ce toro qu’il appelle la vache à lait

 

Ensuite ce sont les défaites, les triomphes, chaotiques, comme l’est sa vie.

Le jeu, l’alcool, les femmes et les cigarettes, lui font parfois oublier de toréer, c’est la vie de tous les toreros de l’époque glissera-t-il dans un sourire énigmatique.

 

Mais tous ceux qui l’ont connus, en parlent comme d’un homme intelligent, affable, doux et profond, dont les réflexions sur la corridas posent les fondements du toreo de veda.

Rien à voir avec l’aventurier, sans vergogne, que certains ont décrits.

 

Antoñete meurt à soixante dix neuf ans.

Il a donné naissance à un garçon, dont la maman est une dacquoise, tous deux vivent à côté de Madrid dans la maison achetée par Antoñete.

 

Cet été, pendant les fêtes de Dax, une exposition sur Antoñete se tient à l’hôtel Beausoleil et se prolonge jusqu’au Patio Soleil, ou chaque soir, la fête battra son plein, sous le regard bienveillant du plus andalou des madrilènes, torero bohême, figura parmi les figuras.

 

CHF