Notre amie Christiane Vanderdeelen qui voit beaucoup de corridas, aussi bien en Espagne qu’en France, anime le Club Taurin de Bruxelles, membre de notre Fédération.

Nous lui avions demandé, il y a déjà quelque temps, un texte dans lequel elle ferait savoir comment elle vit sa passion taurine et quelle est sa perception de l’état actuel de la fiesta. Bien que l’exercice l’ait fait hésiter quelque peu notamment parce que le français n’est pas sa langue maternelle, elle nous livre aujourd’hui un texte qui déborde de fraîcheur et de sensibilité, et témoigne de cet engagement “toriste” sans faille qu’elle sait générateur d’espoir.

Photos ; Ferdinand De Marchi

 

 

Vivre la corrida

 

Pourrais-je écrire la reseña d’une corrida ? Question rhétorique … quelque peu futile dans le contexte dramatique environnemental et mondial que nous vivons actuellement.

Cependant et heureusement qu’il existe des critiques taurins dont le cas ne s’apparente vraiment pas au modus operandi de certains revisteros des sites commerciaux et subventionnés pour qui la corrida est souvent dite à l’avance, dont le but est de plaire à ceux qui les soutiennent et les font vivre (figuras, empresas, ganaderos, etc.) et qui sont à mille lieues des vrais aficionados-écrivains non accrédités qui se livrent a posteriori à des commentaires et une analyse la plus objective possible dans une revue ou sur un blog.

Il convient toutefois de souligner qu’à l’instar des revisteros libres et indépendants, j’admire aussi l’image que certains amis photographes arrivent à capter et qui fixe souvent une vérité implacable, que ce soit celle du toro (authentique ou non) ou du torero (de verdad ou non).

Sincèrement – dans l’hypothèse (improbable) où un jour je devrais faire une reseña -, je pense que cela m’empêcherait en partie de vivre la corrida sur le terrain et m’enlèverait une bonne partie du plaisir de sentir toutes ces émotions personnelles sans devoir penser comment traduire cela dans des mots, des phrases, une langue. Retenir l’essentiel ? Certes, les souvenirs sont précieux mais souvent ce qu’on a vécu ou vu, diffère fondamentalement de ce que certains scribes veulent nous faire avaler (on se demande souvent si l’on a assisté à la même corrida…). Quant à moi, à chaque fois c’est mon cerveau, mon cœur, mon esprit critique qui sont jusqu’à présent sollicités et ma mémoire seule a vraisemblablement encore beaucoup de travail à fournir comparée à celle de beaucoup d’aficionados « avisés ».

A l’issue d’une corrida, à qui faut-il rendre des comptes ? A soi-même ? Aux amis ? A d’autres aficionados ? A ceux que l’on connaît à peine ? A ces  «spécialistes» qui vous racontent avoir vu LE torero ou LA corrida du siècle ? Des instants de grand bonheur - la temporada 2016 m’en a déjà procuré quelques-uns, souhaitons qu’elle continue à nous en réserver - ne se prêtent pas facilement au partage.

Vivre la passion d’une corrida n’est-ce pas trop personnel, trop intime pour la partager sur le champ avec d’autres, qui plus est avec ceux qui n’y étaient pas ? Toute émotion est non seulement personnelle, elle est abstraite et nouvelle à chaque instant. Aussi ne faut-il pas se laisser guider par les sentiments et impressions de la veille ou de ceux d’une autre corrida, de telle ou telle feria, de la temporada passée…, mais veiller à bien prendre ses distances, surtout par rapport à ce qui se passe et se trafique en dehors du ruedo et dans le mundillo.

Ne pas se laisser influencer, s’adapter à chaque nouvelle situation, c’est comme naître à nouveau, et faire preuve de talent. Mais…

Que dire des réseaux sociaux pleins de superlatifs, répétitions, banalités et autres blablas qui s’apparentent à des copier-coller ?

Que dire de ces sempiternels cartels dans les grandes ferias : toujours ces mêmes figuras avec les mêmes élevages commerciaux ? Que dire alors à tous ces jeunes diestros (il y en a des centaines) qui après leur alternative attendent patiemment, intensément, tristement, un contrat en essayant, loin du ruedo, de continuer à vivre leur passion et une vie faite de sacrifices en espérant un jour pouvoir obtenir ne fut-ce qu’un seul contrat qui leur permette d’inscrire leur nom quelque part au firmament taurin ?

Que dire de ces empresas qui confondent les genres : tauromachie, opéra, arts plastiques, concerts, ballet de danseurs ? A quand des corridas rock & roll, et des musiques soul, funk, techno, rap, grunge, reggae, salsa et j’en passe, le pasodoble est-il devenu si ringard pour ces gens-là ? Quel régal à Las Ventas où l’on vit des faenas sin musica et surtout sans ces cris intempestifs de certains brailleurs.

Que dire de ces prétendus journalistes taurins qui ne font qu’encenser les vedettes et qui couvrent de dithyrambes des numéros de cirque où le toro bravo fait cruellement défaut ? Que dire de ces sites taurins qui nous gavent de titres ronfleurs et racoleurs ?

Que dire de ces pubs, des technologies nouvelles, des affiches, des communiqués, des attachés de presse, des entertainers qui essayent de manipuler et de capter l’attention avec des photos people, des autobus, des clips, des reportages sur les vedettes, ces derniers se mettant eux-mêmes en image en dehors du ruedo ?

Panem et circenses criaient les romains au temps des césars : certaines empresas ont bien compris cet art de manipuler une grosse partie du peuple taurin.

Bientôt nous serons tous des esclaves – esclavage malheureusement socialement accepté – et beaucoup sont déjà tombés dans le trou d’où ils ne peuvent rien imaginer d’autre.

Tout ce business sans éthique et sidérant de bêtise dont les auteurs sont bien habiles, nous éloigne de plus en plus de l’essentiel, avant tout du toro, de la vraie corrida. La régie de ce type de « spectacle » où le toro est relégué au second plan semble résolument et tristement dans d’autres mains que celles des taurins. Pourtant – et je tiens à le mettre en exergue – qu’ils soient remerciés ici ces maestros valeureux et sincères possédant un pundonor exceptionnel qui acceptent d’affronter les vrais toros bravos, souvent pour quelque menus sous ; respect et honneur sont les maîtres-mots pour ces toreros ainsi que pour les ganaderos élevant ces toros de verdad.

Mais si beaucoup se dégrade petit à petit, ne devrions-nous nous en prendre qu’à nous-mêmes ? Pourrons-nous encore récupérer l’essentiel de la tauromachie ? Les esprits indépendants, forts et intègres pourront-ils encore œuvrer ?

L’homme est capable de recommencer sa vie, son œuvre, son projet, à chaque moment.

Souhaitons pour l’avenir de la tauromachie une telle « renaissance » à tous les aficionados sincèrement passionnés et encore porteurs de valeurs, de vertus et de jugements sains. Gardons-nous de nous emballer des (pseudo) exploits de certaines figuras devant des toros qui n’en ont plus que le nom.

Pour revenir à mon point de départ (je ne puis écrire une reseña !), j’avoue humblement être également incapable de jouer à l’imprécatrice de l’actuelle saison taurine et ce contrairement à ceux qui se livrent à ce jeu hasardeux dans des buts bien trop mercantiles ne songeant qu’à mettre en avant de la scène leur torero – et j’en conviens, protagoniste important de la corrida - qui pour eux en est réduit à une machine à sous. Bien mal me prend aussi quand j’entends les commentaires des aficionados (?) qui s’asseyent sur les gradins de l’amphithéâtre de l’une des plus belles arènes de France (tristement en plein déclin sur le plan tauromachique), ou quand je constate, ailleurs, les réactions de plus en plus incultes d’un public qui se prétend pourtant avisé.

Je souhaite à tous les aficionados de verdad de continuer à vivre cette temporada comme un bébé qui vient de naître, avec une tête rafraîchie et réfléchie, plein d’espoirs et de réelle passion taurine, mais surtout de pouvoir résister à toute forme de brainwashing, réel ennemi de l’authenticité de la culture taurine. Surtout, n’oublions-pas : sin toros no hay corrida.

Si vos idées ne correspondent pas aux miennes (je ne détiens pas LA vérité), j’espère que vous en serez heureux, pourvu que l’avenir de la vraie tauromachie ne continue pas trop à péricliter. Souhaitons aussi que vous et moi (qui pour assister aux corridas parcours en km en une temporada plusieurs fois le tour du monde) puissions continuer à voir le plus possible ce combat unique entre un Homme génial, intelligent et courageux, et un animal splendide qui s’appelle Toro bravo.

 

Christiane
(août 2016)