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I . L'opposition
aux courses de taureaux : une longue histoire
.........L'opposition
aux courses de taureaux ne date pas d'aujourd'hui et a revêtu
des formes et des contenus différents selon les époques. Historiquement,
elle a connu trois grandes phases(1)
:
1. Une phase de
condamnation théologique
.........La
condamnation théologique a atteint son apogée en 1567 avec une
bulle de Pie V qui menaçait d'exécution capitale et d'excommunication
tout chrétien qui s'adonnerait à ce divertissement. Le souci principal
des censeurs ecclésiastiques était évidemment le salut des âmes,
non la protection des animaux.
2. Une phase de
contestation rationaliste
.........Dès
la fin du XVIIIe siècle, des savants et des hommes éclairés, tels
Vargas Ponce et Jovellanos, se scandalisaient qu'un pays comme
l'Espagne pût oublier sa misère endémique pour se livrer à des
jeux aussi inutiles que périlleux. Cette seconde période se caractérise
par des préoccupations productivistes et rationalistes, proches
d'une certaine éthique chrétienne, qui considère le boeuf comme
une marchandise et une force de travail qu'il ne faut pas dilapider.
C'est du reste à partir de la même époque que la corrida s'est
engagée dans un processus de rationalisation, caractéristique
de la modernité, qui lui confèrera au XXe siècle un statut de
spectacle codifié suivant un idéal esthétique, économiquement
rentable, bien éloigné des débordements gratuits de violence qui
suscitaient la réprobation des esprits éclairés du XVIIIe siècle.
3. L'offensive
" animalitaire " (2)
.........Ce
n'est qu'au cours de la troisième période - à partir du milieu
du XIXe siècle - que l'on projette sur le taureau de l'arène des
émotions, des sentiments, une dignité, voire des droits, que certains
voudraient comparables à ceux des humains, au prétexte que tous,
humains et animaux, sont des " êtres sensibles ". La polémique
reflète alors l'état d'une civilisation particulière - la civilisation
occidentale - à un moment particulier de son histoire - l'époque
contemporaine -, époque où l'on assiste au développement d'un
nouveau courant idéologique, caractérisé par plusieurs éléments
:
a. La remise en cause
de l'humanisme des Lumières
.........Dès
le XIXe siècle, avec le Romantisme, la place prééminente de l'Homme
est contestée au profit de celle de la Nature.
b. L'écologisme
.........Dans
le prolongement des sensibilités romantiques, l'écologisme (à
ne pas confondre avec l'écologie) repose sur une vue manichéenne
du monde, caractérisée par une perception pessimiste de l'homme,
en tant qu'être essentiellement nuisible, et par une vision angélique
et idéalisée de la Nature, fondamentalement belle et bonne.
c. La protection des
animaux et ses dérives (3)
.........Apparue
dès la fin du XVIIIe siècle, l'idée de protection des animaux
s'installe dans les pratiques à partir du milieu du XIXe siècle,
avec la fondation de la Société protectrice des animaux en 1845
et la loi Grammont en 1850 contre les mauvais traitements aux
animaux domestiques en public. Le mouvements protectionniste se
présente comme un mouvement d'éducation populaire.
.........Certains développements
récents (années 1970) sont le fait de mouvements radicaux. Le
plus extrême est l'antispécisme(4)
, mot dérivé, par analogie, de celui d'antiracisme. Est " spéciste
" (cf. raciste) quiconque refuse à d'autres espèces ce qu'il revendique
pour la sienne. L'antispécisme prône donc l'égalité des droits
entre l'homme et les animaux - cf. la Déclaration universelle
des droits de l'animal (1972-1989), obscène parodie de la Déclaration
des droits de l'homme (1789-1948) -, et même la " libération animale
".
.........Sans aller jusqu'à ces fantasmes,
les sensibilités communes évoluent, au point que l'idée de " bien-être
animal " ne cesse de progresser, même si elle est scientifiquement
difficile à cerner, et absurde (sauf pour des motifs sanitaires
et de qualité) quand elle prétend s'appliquer à des animaux dont
la seule destination est la boucherie.
II . La
stratégie animalitaire
.........L'originalité
de l'offensive animalitaire, par rapport aux deux phases d'opposition
antérieures, est qu'elle vise, non pas seulement la tauromachie,
mais bien d'autres objectifs, selon des modalités qu'il est intéressant
de chercher à connaître.
1. Types d'actions
a. Actions généralistes
.........On
se contentera d'évoquer deux exemples récents : la Convention
européenne pour la protection des animaux de compagnie et le "
Rapport sur le régime juridique de l'animal " (dit " rapport Antoine
").
.........Adoptée à Strasbourg en
1987, la Convention européenne pour la protection des animaux
de compagnie a été ratifiée en 2003 par la France, ce qui lui
a conféré valeur de " loi de l'État ", cela dans l'ignorance et
l'indifférence générales, alors même qu'elle contient plusieurs
dispositions - animal de compagnie défini comme " animal détenu
ou destiné à être détenu par l'homme pour son agrément ", interdiction
des " moyens artificiels " de dressage, etc. - qui, si elles sont
appliquées, risquent de limiter voire d'empêcher certaines utilisations
d'animaux domestiques (chevaux, chiens), pour enfin aboutir à
l'abandon et à la disparition des animaux concernés, devenus inutiles
(certains mouvements protectionnistes ne se cachent d'ailleurs
pas de préférer la disparition des animaux domestiques plutôt
que leur survie dans les conditions actuelles, à leurs yeux scandaleuses).
.........Le
10 mai 2005, le Garde des Sceaux de l'époque, Dominique Perben,
a présenté à la presse un " Rapport sur le régime juridique de
l'animal " qu'il avait demandé à Mme Suzanne Antoine, présidente
de chambre honoraire à la Cour d'appel de Paris et trésorière
de la Ligue française des droits de l'animal. Afin de " rendre
à l'animal sa dignité ", ce rapport préconise l'introduction,
dans le code civil, à côté des biens meubles et des immeubles,
d'une troisième catégorie de biens correspondant aux animaux,
celle des " biens protégés " en tant qu'" êtres vivants et sensibles
". Jusqu'à présent, en effet, les animaux étaient considérés par
le droit français comme des biens meubles ou comme des " immeubles
par destination " dans le cas particulier des exploitations agricoles.
Le rapport Antoine souligne la nécessité de mettre le code civil
français en conformité avec le mouvement européen pour la protection
de l'animal, en particulier le traité d'Amsterdam qui souligne
la nécessité de " tenir compte du bien-être des animaux " ; avec
le code pénal qui sanctionne les atteintes aux animaux " dans
leur sensibilité d'êtres vivants " ; enfin, avec le code rural
qui qualifie l'animal d'" être sensible ". Face à l'inquiétude
soulevée dans le monde agricole par les conséquences économiques
d'une telle réforme, celle-ci a été enterrée…pour l'instant.
b. Actions ciblées
.........À
côté de ces actions visant de larges catégories d'animaux, les
mouvements animalitaires mènent un grand nombre d'actions visant
des activités ou des secteurs particuliers, par exemple : l'élevage
des poules pondeuses en batterie, les truies bloquées, le " veau
sous la mère ", le gavage des palmipèdes pour la production de
foie gras, la pelleterie, les animaux de laboratoire, le transport
des animaux vivants, la chasse à courre, les combats de coqs,
ainsi, bien sûr, que la tauromachie.
.........Viser successivement des
objectifs précis et limités revient à les isoler de l'ensemble
pour les affaiblir. Ne se sentant pas concernés, les autres secteurs
ne réagissent pas, laissent faire.
2) Modalités d'action
.........L'examen
attentif de ces différents types d'action permet de dégager quelques
constantes dans la stratégie des mouvements animalitaires.
a) La tactique de la
" boule de neige "
.........Cette
tactique consiste à se concentrer sur des objectifs précis, limités,
où la victoire est à portée, puis à passer à un autre lorsque
celui-là est atteint, de manière à pouvoir tirer argument du précédent
ainsi créé pour légitimer l'action ultérieure visant une nouvelle
cible… Les mouvements animalitaires mettent ici à profit l'inorganisation
de leurs adversaires, en leur opposant un puissant lobbying auprès
des élus et des institutions, au niveau européen notamment.
b) La manipulation
de l'opinion publique
.........Les
mouvements animalitaires jouent surtout sur l'indifférence d'une
majorité silencieuse et sur la sensiblerie diffuse dans l'opinion
publique en les faisant passer pour de l'assentiment voire pour
du soutien pour leur action.
.........Une constatation s'impose en effet immédiatement
à qui fait l'effort de se plonger dans la " littérature " des
mouvements animalitaires : c'est leur empressement à invoquer
" la demande sociale ", sans jamais s'interroger sur l'existence
ou la nature de cette fameuse demande ; celle-ci est considérée
comme un fait acquis, unanimement reconnu, incontournable, de
sorte que les pouvoirs publics, nationaux et internationaux, n'auraient
pas d'autre choix, s'ils se prétendent démocrates, que d'en tirer
les conséquences en adoptant les dispositions réclamées. Or le
lecteur plus curieux ou moins crédule que les autres parvient
sans peine à une seconde constatation : en dehors de quelques
sondages simulés ou truqués, il n'existe aucune preuve sérieuse
de l'existence d'une telle demande dans l'opinion publique.
.........Pour pallier ce manque de
données crédibles, les militants animalitaires citent et commentent
abondamment les philosophes, les écrivains, les penseurs qui,
d'Aristote à Nietsche, en passant par Schopenhauer et Heidegger,
ont, d'une façon ou d'une autre, montré de la compassion pour
les animaux ou de l'intérêt pour une revalorisation de leur statut.
Les mêmes militants posent en principe que la prise en compte
de la souffrance animale s'inscrit dans une conception politique
démocratique et progressiste. Enfin, les associations et mouvements
de protection animale s'autoproclament porte-parole de l'opinion
publique et interviennent en son nom auprès des autorités nationales
et communautaires européennes, avec une liberté d'action d'autant
plus grande que l'opinion publique en question reste muette -
et pour cause !
.........Il n'empêche que cette zone
d'ombre a permis l'émergence d'un véritable " politiquement correct
" animalitaire, qui, comme tous les politiquement corrects, ne
représente que l'opinion d'une minorité.
III
. La corrida face à l'offensive animalitaire
.........Ces
attitudes militantes sont relativement faciles à récuser. Aux
philosophes qui viennent d'être évoqués, il est facile d'opposer
d'autres penseurs qui, à l'instar de Platon, de Descartes, de
Spinoza, de Rousseau ou de Kant, se sont attachés au contraire
à définir le propre de l'homme. Il est aisé, aussi, de montrer
que l'empathie avec les animaux ne protège nullement des attitudes
réactionnaires à l'égard des humains(5).
Enfin, on sait par expérience historique que la plus extrême méfiance
s'impose dès lors qu'une minorité agissante se présente comme
une avant-garde éclairée et prétend agir au nom d'une majorité
silencieuse, fut-ce " pour son bien "...
.........Encore faut-il se donner
le mal de monter au créneau. Et ne pas céder à la faciliter qui
consiste à se dire que les boulets ne nous sont pas destinés ou
qu'ils nous rateront… Il y a déjà plusieurs années que j'essaie
d'alarmer plus particulièrement les milieux équestres et hippiques,
que je connais bien, mais qui s'obstinent à ne pas voir le danger.
Les milieux du cirque non plus n'y croyaient pas ; et pourtant,
l'utilisation d'animaux d'espèces réputées " sauvages " est interdite
depuis vingt ans dans les pays scandinaves et depuis 2004 à Barcelone.
Les milieux de la vénerie n'y croyaient pas non plus ; la chasse
à courre a pourtant été interdite en 2004 également dans un de
ses principaux bastions, la Grande-Bretagne ! La stratégie animalitaire
conduira un jour ou l'autre sérieusement à la tauromachie (par
" sérieusement ", j'entends : autrement que par ces commandos
d'" anti " que nous connaissons aujourd'hui) ; il faut s'y préparer,
organiser la défense, fourbir les arguments, et ne pas se contenter
de victoires, certes bienvenues, mais fragiles, comme celle qui
vient d'être remportée au Parlement européen.
.........Il serait vain de chercher
à convaincre les opposants à la corrida. Mais, encore une fois,
les ennemis de la tauromachie ne se limitent plus aujourd'hui
à quelques commandos anti-corrida. Les victoires enregistrées
sur d'autres terrains par les mouvements animalitaires permettent
à ceux-ci de se parer d'une nouvelle légitimité. Même si les thèses
animalitaires demeurent minoritaires, elles sont portées par des
groupes actifs, bien organisés, assistés par des juristes compétents,
et portées par un puissant lobbying ; elles sont en outre servies
par l'indifférence ou la tiède compassion d'une immense majorité
silencieuse. C'est précisément cette majorité qu'il s'agit d'informer
et son silence qu'il s'agit de briser. À cette fin, les arguments
classiques de la tradition locale et de l'esthétique tauromachique,
qui ne convainquent que les convaincus, paraissent pour le moins
faibles et fragiles. Au contraire, il faut développer un argumentaire
élargi, qui rejoigne le combat, qui doit être unitaire - mieux
: unique -, pour toutes les formes d'élevage et d'utilisation
d'animaux qui sont aujourd'hui attaquées. Ce combat, s'il veut
être efficace, ne peut pas faire l'économie de plusieurs étapes
:
1. Analyse des phénomènes
qui sont à l'origine des oppositions rencontrées
a. La perte de la culture
animalière dans la société contemporaine
.........Coupés
de leurs racines rurales et de la culture animalière de leurs
ancêtres paysans, les habitants des grandes villes, et même des
campagnes urbanisées, savent de moins en moins ce que sont les
animaux, leurs besoins et leurs utilisations.
b. La zoomanie ordinaire
.........Notre
époque " postmoderne " est marquée par un effacement des limites
et des identités : les confusions hommes/femmes, enfants/adultes,
humains/animaux y sont de plus en plus courantes. La perte de
limites entre les hommes et les animaux conduit à l'anthropomorphisme,
c'est-à-dire au fait d'attribuer aux animaux des comportements
et des sentiment humains. Toutes les formes d'anthropomorphisme
ne sont pas à mettre sur le même plan. Parler à son chien n'a
rien de condamnable, bien au contraire. Mais traiter son chien
comme on traite un être humain, sans considérer les besoins propres
à son espèce, voire à sa race, constitue, pour l'animal, une forme
de maltraitance, et pour les humains, une attitude de mépris.
c. La zoomanie militante
.........La
zoomanie militante est favorisée par le recul des grandes idéologies
issues de l'humanisme des Lumières. L'animalitaire se développe
sur le terrain déserté par l'humanitaire ; il est renforcé et
justifié par des idéologies comme l'antispécisme, qui n'est qu'un
désolant décalque de l'antiracisme (entre les humains). L'idéologie
animalitaire idéalise la nature et diabolise l'homme ; de la zoophilie
à la misanthropie, il n'y a qu'un pas, trop souvent franchi. Le
droit des hommes à élever et à utiliser des animaux, ne serait-ce
que pour s'en nourrir, est ainsi nié.
2. Dénonciation
du caractère absurde et nuisible des thèses des protectionnistes
radicaux
.........L'absurdité
de l'idée selon laquelle il faudrait " libérer " des animaux domestiqués
depuis des millénaires, ou leur accorder des " droits ", alors
qu'ils ne sauraient avoir des devoirs, n'échappe à personne.
.........Le combat mené par certains
écologistes extrémistes (allemands notamment) contre la sélection
des races animales - au nom de ce qu'ils revendiquent comme étant
de l'" antiracisme " (montrant ainsi toute leur confusion mentale(6))
- est également dangereux, en ce sens qu'il fait le jeu des multinationales
de l'élevage industriel, auxquelles la brevetabilité du vivant
donne les moyens d'éliminer tous les animaux autres que ceux qu'elles
auront élaboré à des fins productivistes et mercantiles (voir
déjà les excès des races " prim holstein " ou " blanc bleu belge
" dans la filière bovine).
3. Réaffirmation
de la nécessité et de la légitimité pour l'homme d'élever et d'utiliser
des animaux
.........La
domestication animale faire partie intégrante, depuis une quinzaine
de millénaires, de l'histoire de l'humanité. Elle est constitutive
de la civilisation. Elle est une condition de la subsistance et
de l'avenir des humains. Les relations historiques entre les hommes
et les animaux favorisent la connaissance de ces derniers - dans
le respect de leur nature, et non comme d'illusoires répliques
ou substituts d'humains. Enfin, le maintien d'élevages et d'utilisations
d'animaux variés constitue une garantie pour la biodiversité et
pour la conservation de connaissances et de savoir-faire zootechniques
vivants, au service de l'homme et des animaux, dans le respect
bien compris, c'est-à-dire non anthropomorphique, de leur nature.
4. Unification des
arguments, fédération des mouvements
.........Pour
contrer les mensonges et le pernicieux lobbying des soi-disant
" amis des animaux ", pour ne pas leur laisser le monopole de
la parole et de l'action, les associations et les mouvements qui
militent pour les élevages et les utilisations d'animaux variés
doivent impérativement et rapidement joindre leurs efforts, unifier
leur discours, s'organiser collectivement, coordonner leurs actions,
ou bien se préparer à la débâcle, à celle de leurs idées, des
valeurs et du monde qu'ils défendent.
.........Car c'est bien de cela qu'il
s'agit : à travers la question des animaux en général et du toro
de lidia en particulier, s'affrontent deux conceptions du
monde, qui se distinguent par la place et le rôle qu'elles assignent
à l'homme. Ne serait-ce que pour cette raison, la lutte pour la
sauvegarde de la corrida est loin d'être une cause anodine.
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