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La
corrida est un rite positif
Les premiers
froids arrivent ainsi que les premières tempêtes hivernales, la cheminée
tourne à plein rendement, le colloque de l’UBTF est passé,
il n’y a donc pas de doute la temporada est bien terminée. Il va
falloir penser maintenant aux cadeaux de madame et des enfants pour Noël.
Mais songer aux fêtes de fin d’année, remettre en ordre les
souvenirs de la saison taurine écoulée et budgéter les prochaines
ferias, doivent-ils permettre de laisser passer certains actes sans y prêter
plus d’attention que nécessaire ? Justement,
la F.S.T.F. vient d’attirer notre attention, ou tout du moins la mienne,
à propos d’un colloque qui doit se dérouler à Paris
au début du mois de décembre, avec pour thème « Toréer
sans la mort ». Un tel sujet, fait apparaître au premier
abord et en filigrane, les intérêts politiques et économiques
pour ne pas parler d’intérêts géopolitiques à
long terme, que pourraient en tirer le Portugal vis à vis de son voisin
espagnol mais aussi au niveau européen. Mais laissons cela aux spécialistes
de ces questions, et interrogeons nous sur le sens d’une corrida sans la
mort du taureau. La corrida est un rite, qu’on le veuille
où non, son histoire, son déroulement, ne font que le confirmer.
Le regard que porte sur notre passion les anti-taurins mais aussi malheureusement
quelques aficionados, refuse de s’ouvrir sur ce fait. Il est vrai que notre
environnement sociétal nous invite à fuir les rites, nous en avons
la preuve depuis les suspicions portées sur quelques mouvements philosophiques
qui possèdent une part initiatique (franc-maçonnerie, compagnonnage,
rose-croix), aux regards amusés de nos contemporains sur ces civilisations
encore présentes et dont les rites sont parties intégrantes de leurs
fonctionnements. Seuls les rites religieux ont droit à la « bénédiction »
de notre société, et encore tout dépend lesquels, mais nous
y avançons car comme pour nos cousins d’outre Atlantique, il devient
de moins en moins politiquement correct de ne pas croire. Croire en n’importe
quoi, mais croire, tel semble être chaque jour un peu plus le credo. La
corrida est un rite, non pas parce qu’elle sacrifie un taureau, mais parce
qu’autour de l’acte de combattre puis de tuer le taureau, elle reflète
ce que soulignent les anthropologues et que rapporte Bruno Etienne* dans l’un
de ses ouvrages, à savoir que l’homme est essentiellement un
être liturgique, cérémoniel qui a peur du chaos et qui ordonne
donc le monde par sa mise en ordre. Que font les hommes et les femmes qui
viennent assister au combat du matador et du taureau, si ce n’est pouvoir
un temps ordonner le monde et le mettre en ordre face à la mort que représente
le bovidé, tout ceci autour d’une cérémonie qu’est
la corrida. Une mort figurée par celle de l’animal, mais aussi représentée
par le taureau qui veut donner la mort à l’homme qui est devant lui. La
corrida se déroule selon un principe de mort (l’animal combat et
meurt), de gestation (le taureau dans les chiqueros), de nouvelle naissance (après
la mort du taureau vient un autre animal qui ainsi lui succède), ce qui
lui confère une intégration dans la famille des rites cycliques.
Mais ce n’est pas uniquement à travers ce triptyque que la corrida
peut être ainsi cataloguée, car les rites cycliques sont visibles
dans ceux des saisons figurées par les calendriers agricoles, les passages
des astres, et encore au sein des rites sociétaux et sociaux comme les
fêtes et autres commémorations diverses quelles soient profanes ou
bien religieuses. Force est de constater que la tauromachie trouve sa source dans
les rites saisonniers, principalement par le cycle du campo. Mais elle est aussi
une cérémonie, une fête parmi les nombreuses traditions de
nos sociétés contemporaines, qui s’adresse à des initiés
aux mystères taurins. La corrida est donc pleinement dans les rites cycliques,
qui eux mêmes sont référencés parmi les rites positifs
qui comportent des prières, offrandes, actes prescrits profanes comme religieux. Bruno
Etienne, qui est Docteur en droit et Agrégé en Sciences Politiques
mais aussi ancien Directeur de l’Observatoire du Religieux, distingue en
opposition aux rites positifs les rites dits négatifs. Ces derniers regroupent
ceux qui fondent leurs fonctionnements autour des interdits comme l’abstinence
sexuelle, les tabous, le jeûne, les aliments prohibés. Il est
facile d’observer que c’est dans cette mouvance que l’on retrouve
les adversaires de l’art de Cuchares. Tel ce mouvement anti-corrida qui
menace de dénonciation publique, mais aussi de représailles économiques,
un hôtelier qui reçoit dans ces murs une réunion d’aficionados
avec un matador comme invité. Ce mouvement désire de la sorte poser
un interdit. Ou bien encore ces rassemblements d’anti-taurins qui vomissent
leur haine envers les aficionados lors de manifestations, et qui militent aux
côtés d’autres mouvements qui prônent un mode de vie
désirant prohiber tout ce qu’ils n’aiment pas, sans laisser
le choix aux autres de décider par eux-mêmes. C’est un nouvel
interdit. L’aspect négatif des rites sociétaux qu’ils
veulent imposer est tout à fait palpable, et se rejoignent autour d’un
simple credo, non respect du libre arbitre, refus d’accès à
la liberté absolue de conscience de tout un chacun, puisque ils veulent
imposer un seul modèle sociétal, se posant en penseurs officiels
de notre bonne société, se faisant les gourous de la République
en oubliant le principe fondamental du vivre ensemble quelles que soient nos différences.
Mais il faut garder présent à l’esprit que si les
rites négatifs sont principalement de l’ordre des tenants d’un
monde aseptisé, ou humanisme rime avec anti-spécisme, valeurs écologistes
rimes avec interdits consuméristes, mais aussi où les seules pensées
écologiques riment parfois avec ontologiques, il y a parmi les aficionados
des personnes qui rêvent d’imposer leurs visions tauromachiques et
par cela cherchent à imposer un rite taurin négatif. J’entends
par rite taurin négatif, une dévalorisation des fondements de la
tauromachie avec comme point culminant une dissimulation de la mort de l’animal
de façon à ce qu’elle perde le sens même du triptyque
« mort – gestation – nouvelle naissance ». Ceci
débute de façon sournoise en applaudissant à tout va aux
indultos qui ne respectent par les canons de notre passion, en attendant que l’absence
de la mort du taureau ne soit justifiée puis acceptée suite à
des interventions internautiques ou bien en adoubant des colloques où la
plupart des participants vont vendre le fait que l’on peut se débarrasser
de la vision du moment ultime. La conception
sociétale actuelle est malheureusement basée sur la médiatisation
à outrance, et ne nous laisse pas le temps d’analyser ce qui nous
est offert au jugement, elle nous incite à ne pas porter un jugement supra-rationnel.
Pourtant, un tel sujet qu’est l’éventuelle absence de la mort
du taureau, doit nous faire passer au dessus des jugements rationnels et nous
amener à nous interroger principalement sur l’essence même
de la corrida. Que représente la mort
au sein de la corrida ? A cela plusieurs réponses possibles, dont
celle qui permet à l’aficionado et l’aficionada de s’interroger
sur sa propre mort ou sur la mort en général. Avant de se prononcer
sur une corrida sans la mort, car toréer sans la mort abouti à cela,
il faut s’efforcer de comprendre le sens de cette mort, et ce que les dérives
sociétales depuis le XIXème siècle ont pu mettrent en place
et arriver à nous faire intégrer. Des dérives émanant
des Etats-Unis, qui arrivèrent en France en passant tout d’abord
par l’Angleterre et les Pays-Bas. L’on en est arrivé à
cacher son état au mourant, soit disant pour l’épargner, mais
plus en évidence pour protéger ceux qui l’entourent et qu’ils
s’épargnent eux-mêmes la douleur. La douleur de voir partir
l’être aimé ce qui peut paraître compréhensif,
mais aussi et surtout pour comme le précise Philippe Ariès**, éviter
à la société, à l’entourage lui-même le
trouble et l’émotion trop forte mais encore la vision de l’agonie
qui peut parfois être laide. Il existait le rite de la veillée
mortuaire auquel les enfants participaient, qui permettait d’accepter l’inacceptable
pour ceux qui restent et possédait donc un rôle positif dans les
rituels familiaux. Mais voici que le rite négatif de la mort cachée,
de la mort à l’hôpital est apparu. C’est
vers une sorte de mort à l’hôpital que non seulement les anti-taurins
mais aussi une frange aficionada veulent nous amener, en acceptant dans un premier
temps l’indulto des taureaux qui ne répondent pas aux critères,
puis pour aller vers l’hypocrisie de la corrida façon portugaise,
et pour ensuite aller encore plus loin et nous infliger qui sait des corridas
à la façon étasuniennes. Au
delà des craintes perçues pour notre passion d’une corrida
intègre à l’annonce d’un tel colloque, au delà
du refus de suivre aveuglément une majorité d’un public ponctuel
qui n’est certainement pas la majorité des aficionados mais qu’une
majorité à un instant « T » et à un
endroit donné un jour précis suivant un contexte particulier, je
suis ravis de constater que les aficionados et aficionadas qui désirent
garder l’aspect positif de la corrida, sont bien plus nombreux qu’on
ne le croit. Les discussions soulevées par ce colloque parisien annoncé
par la F.S.T.F., démontrent que nous ne sommes pas si minoritaires à
accepter de voir sombrer la corrida vers un rite négatif représenté
par la mise en place de la fin de la mort en public. Je persiste en pensant
qu’il faille rester en éveil devant ce type de manifestation, dont
le seul désir est d’infiltrer dans nos cerveaux la fin de la mort,
et ainsi de faire basculer la corrida vers une fade représentation d’un
rite négatif, comme notre société y a sombrée avec
entre autre la fin de l’acceptation de la mort. ____________________________________
*« L’initiation », Bruno Etienne, éditions Dervy,
2002.
** « Essais sur l’histoire de la mort en Occident,
du Moyen Age à nos jours », Philippe Ariès, éditions
Du Seuil, 1975. |