Notre réflexion sur la suerte de varas nous a conduit à ouvrir ces pages à des spécialistes comme Marc Roumengou ou Yves Charpiat.

Pour enrichir cette réflexion, Dominique Valmary, photo ci-contre, excellent aficionado toulousain et cavalier émérite, a bien voulu accepter de nous apporter un précieux éclairage sur la manière de comprendre et d'apprécier l'évolution en piste de ces fameux cavaliers que sont les picadors.
Nul doute que ses claires explications seront utiles à nombre d'entre-nous et qu'elles nous aideront à prêter encore plus d'intérêt à l'épisode des piques.

L’intérêt porté à la phase de la pique et notamment le jugement de la qualité du geste interpelle aussi la manière dont le cavalier mène sa monture. Ce doit être un des critères d’évaluation, c’est aussi, d’évidence, un élément de compréhension de ce qui se passe dans l’arène.

L’objet de ce mémo n’est pas de professer sur ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Il s’agit de donner quelques informations élémentaires expliquant les gestes qui font que le cavalier peut conduire sa monture à savoir : avancer, diriger vers la gauche ou la droite, arrêter son cheval ou le faire reculer.

La maxime du Général L’Hotte rappelle que l’équipage, donc le cheval, doit être « calme, en avant et droit ». Tout est dit mais de la parole à l’acte il y a de quoi gloser surtout lorsqu’on pense au contexte d’affrontement et de violence qui accompagne le picador dans sa chevauchée parfois fantastique et au vu des gesticulations qui parfois vont avec.

Le picador ne peut pas ne pas être cavalier d’autant que sa tâche est rendue ardue par la masse du cheval, le caparaçon qui complique le contact et la transmissions des ordres, l’aveuglement  par le bandeau couvrant les deux yeux et le peu de connaissance qu’il a de sa monture. Heureusement on ne lui demande pas un dressage de haute école ni une équitation fine bien que l’aisance équestre soit un avantage.

Un cheval, comment ça marche ?

Les commandes à la disposition du cavalier s’appellent les aides et on distingue les mains, les jambes et l’assiette.
Les mains serviront à diriger et à maîtriser les déplacements au moyen du média que sont les rênes en liaison avec l’embouchure (mors ou bride).
Les jambes gèreront l’impulsion par un effet de pression majoré éventuellement par l’action des éperons.
L’assiette constituée par le poids du cavalier joue sur l’équilibre du cheval ainsi  les déplacements de la masse du corps influent sur les mouvements de l’équipage (poids porté sur l’avant, sur l’arrière, épaules déportées à gauche ou à droite, jambes en arrière ou à la sangle…).

Sachant enfin qu’il y a un principe général dénommé l’indépendance des aides qui permet une combinaison infinie de manœuvres exploitées notamment dans les épreuves de dressage.
Côté cheval le cavalier devra se satisfaire de la finesse de bouche de sa monture, de son niveau d’apprentissage et de son émotivité (le cheval est craintif). Le plus important étant de le mettre sur sa main c'est-à-dire d’établir un contact moelleux entre la bouche et la main par l’intermédiaire du mors ou de la bride.

Les gestes essentiels au travail en selle

Avancer :

Le cheval étant contenu (contact main-bouche) le cavalier le met en condition en faisant monter la pression au moyen des jambes (le dos de l’équidé se vousse, il s’arrondit par la contraction des muscles propulseurs). Le départ interviendra par le relâchement des rênes sans perdre le contact avec la bouche. L’assiette et les jambes entretiendront le mouvement.

Tourner par une rêne d’ouverture :

Par une rêne d’ouverture à droite, on ouvre une porte à droite pour que le cheval s’engouffre dans la brèche.

Aides du cavalier :

  • Main droite active (gros rond rouge). Rotation du poignet. Ongles au-dessus. Petit déplacement vers la droite, coude au corps.
  • Main gauche qui cède en avant et en bas (rond vert). Elle règle le déplacement de l’encolure. Elle ne doit pas contrarier l’avancée du cheval dans la porte.
  • Deux jambes. Pression égale (en rouge). Ce sont des jambes d’impulsion. Elles amènent le cheval à passer par la porte ouverte par les mains.
  • Jambe droite active. Prédomine légèrement pour accentuer le mouvement.
  • Jambe gauche active. Règle le déplacement. Reste également active.
  • Assiette à droite (a)

Action sur le cheval :

  • Nez à droite
  • Tête à droite (vous notez sur le dessin que l’angle tête encolure est ouvert, il n’y a donc pas effet d’opposition).
  • Encolure incurvée à droite
  • Epaule droite légèrement chargée (zone hachurée orange).
  • Hanches qui suivent les épaules dans le déplacement. Pas d’effet d’opposition.

Résultat : Si l’incurvation de l’encolure (ouverture de la porte) et l’impulsion (sinon le cheval reste devant la porte ouverte sans la franchir) sont suffisantes, l’équilibre est rompu à droite (au niveau des épaules - flèche hachurée), le cheval tourne à droite, le corps suit les épaules.

Bien sûr, tout ce qui précède vaut pour l’exécution parfaitement symétrique d’une rêne d’ouverture à gauche  ouvrant une porte à gauche.

Tourner par une rêne d’appui ou rêne contraire :

Par une rêne d’appui à gauche, on pousse le cheval vers une porte qui s’ouvre à droite.

Aides du cavalier :

  • Main gauche active (gros rond rouge). Se porte à droite légèrement plus haute que la main droite avec le coude au corps. Elle pousse donc l’épaule du cheval vers la porte à droite.                           
  • Main droite qui cède en bas (rond vert). Elle règle le déplacement de l’encolure.
  • Deux jambes d’impulsion. Elles amènent le cheval à passer par la porte ouverte par les mains.
  • Jambe gauche passive. Règle le déplacement.
  • Jambe droite active. Prédomine légèrement pour accentuer le mouvement.
  • Assiette à droite (a)

Action sur le cheval :

  • Nez à gauche
  • Tête nuque à droite.
  • Encolure s’infléchit légèrement à gauche
  • Epaule droite légèrement chargée (zone hachurée orange).
  • Hanches qui suivent les épaules dans le déplacement. Pas d’effet d’opposition.

Résultat : Si le transfert de poids et l’impulsion sont suffisants, l’équilibre est rompu à droite (au niveau des épaules. Flèche hachurée). Le cheval tourne à droite, le corps suit les épaules.

Bien sûr, tout ce qui précède vaut pour l’exécution parfaitement symétrique d’une rêne d’appui à droite  poussant le cheval vers la gauche.

Arrêter : l'arrêt s'obtient par les jambes qui restent au contact du cheval et les mains qui se ferment doucement sur les rênes jusqu'à l'obtention de l'arrêt. Puis les mains se relâchent.

Reculer : après l’arrêt au lieu de relâcher les mains il faut continuer à les garder fermées sur les rênes. Le cheval rencontrant ainsi une résistance, n'a pas d'autre choix que de reculer. Les mains doivent rester à leur place, ne pas les reculer, il ne faut pas non plus les monter, ni les descendre.
Les jambes agissent au contact du cheval, du passage de la marche, à l'arrêt et continuent leur action dans l'impulsion en arrière. Puis à l’issue du reculer, les deux jambes à la sangle, en ouvrant légèrement les doigts le cheval se remet dans une impulsion en avant.

Les gestes adaptés à l’exercice de la pique :

Tout d’abord une précision d’importance : le picador  présente le côté droit de son cheval à l’assaut du taureau d’où l’utilisation de la rêne d’appui effectuée avec la main gauche qui oriente le déplacement du cheval vers la droite c'est-à-dire vers le contact (schéma de gauche).

Un cavalier confirmé tenant les deux rênes dans une seule main, droite ou gauche, peut effectuer des rênes d'appui dans les deux sens.
Or il n’échappe à personne que le picador ne dispose que d’une main pour mener sa monture, en l’occurrence la main gauche. En conséquence, il privilégie en toute logique l’usage  de la rêne d’appui.
De plus, utiliser la rêne d’ouverture à droite au moyen de la main gauche le déséquilibrerait démesurément sauf à tirer violemment sur la rêne droite ce qui sera moins efficace et acculera le cheval qui aura tendance à demeurer immobile.

La rêne d’appui à gauche permet,  en préservant au mieux l’équilibre du picador, le maintien de la pression contre le taureau le temps nécessaire à la pique. Mais elle est aussi, malheureusement, l'instrument de l’éventuelle carioca.

Par contre la rêne d’ouverture à gauche, facile à exécurer avec la main gauche, produira l’effacement du cheval vers la gauche à l’issue de la pique et permettra la sortie du taureau (schéma de droite).

Le picador sera aussi amené à utiliser des rênes d’appui à droite pour déplacer le cheval vers la gauche.
Une parfaite illustration de cette rêne d'appui vers la gauche réside dans les  huit photos de Gabin Rehabi, face à Poléo, troisième toro de la corrida de Victorino Martín à Dax le 14 août 2010. Images superbement commentées par le Dr Vétérinaires Yves Charpiat sous le titre « Une pique dans les règles » :

Comme l’explique très bien Yves Charpiat, en déplaçant le cheval vers la gauche, le picador canalise l'élan du taureau et dose la durée de la pique par un  pivotement dont il maîtrise la rapidité par l’effet conjugué de la poussée du taureau et de la rêne d’appui.
« Il convient ici de ne pas confondre le passage normal mais bref du toro entre le cheval et les planches, la rotation se faisant dans le sens inverse aux aiguilles d’une montre, avec la "carioca", manœuvre frauduleuse qui vise à enfermer le toro pour le châtier sans lui laisser de possibilité de sortie en faisant pivoter le cheval vers la droite. » précise le Docteur Charpiat.

Cette manière de procéder  convient quand le taureau est brave, s’emploie de manière continue et régulière et que prédomine, dans la cuadrilla, le souci ne ne pas le massacrer.

 Commentaire de quelques images à titre d'exemples divers :

  • Dans l'image de gauche, le picador maintient le taureau  par une rêne d’appui vers la droite qui, s’il la fait durer tout en faisant avancer sa monture produira une carioca. 
  • Dans l’image de droite, ça se passe à Madrid, le picador accentue la carioca en transformant la rêne d’appui vers la droite en rêne d’ouverture vers la droite.

Dans les deux cas la pique est trop en arrière.

 

  • À gauche la pique est bien placée, dans la terminaison arrière du morrillo, mais la carioca est évidente.
  • À droite, la pique n'a pu être placée avant le contact, le cheval est soulevé, le picador conserve néanmoins une belle attitude, sa rêne d'appui est académique, le péon est là quand il faut.

  • Quel bel affrontement dans l'image de gauche ! La pique est parfaitement placée, la nuque du brave et solide taureau est soumise à un immense effort de levier pour soulever le groupe équestre qui reste, dans cette épreuve, parfaitement digne et alluré. Il est probable que le cheval va réussir à retomber sur ses pattes.
  • À droite, rêne d'ouverture à gauche (coude gauche décollé du corps) pour donner la sortie au taureau, la piétaille est au rendez-vous.

Conclusion :

Attention toutefois à l’interprétation d’un seul cliché photographique qui peut être trompeur ; pour une interprétation indiscutable de la séquence il faut privilégier le mode rafale qui donnera une vision dynamique d’un exercice qui, par nature, est bousculé et plein d’imprévus d’où souvent des initiatives erratiques ou intempestives peu compatibles avec les canons de l’art équestre…

Un conseil : pour bien exercer son œil à l’observation de ce tiers il est intéressant de prêter attention à la manière dont le picador conduit sa monture pendant le cite du taureau, les gestes n’étant pas pollués par  la lutte corps à corps.

Sources :
http://techniques-elevage.over-blog.com/
 Schémas d’Etienne Saurel (Pratique de l’équitation d’après les maîtres français)