14 15 et 16 juin, Feria d’Istres 2014 (Jean-Jacques Dhomps)

Toute gloire soit rendue aux toreros !

Bien entendu nous nous savions dans une arène de troisième catégorie où il est préféré de voir briller les toreros que de s’astreindre à l’ingrat labeur de soupeser les mérites des toros. Pourtant la limite à ne pas dépasser m’a paru atteinte. Par comparaison avec la feria 2013, celle-ci se caractérisa par des taureaux encore plus petits et aux cornes encore plus réduites.

Nonobstant, les arènes furent aux trois quarts occupées vendredi et samedi sous le soleil et une forte chaleur, pleines le dimanche sous un temps plus frais et une pluie fine et persistante à partir du deuxième taureau.

Vendredi après-midi

Les taureaux de El Tajo – La Reina étaient bien petits, aux cornes relativement modestes, faiblitos et sans beaucoup de race. Tarif unique d’une pique par taureau.

Pour ceux qui conservaient sur la rétine le souvenir du gabarit du dernier Dolores à Vic, le premier d’El Tajo fit figure d’avorton. Nous ne tiendrons plus jamais compte, dans ce qui suit, des poids affichés sur les cartelitos. Par exemple, bien qu’annoncé à 500 kg, le poids de cet animal devait plutôt se situer aux alentours de 450 kg.  
Enrique Ponce l’accueille par belles véroniques et demie. Lors d’une seule rencontre, l’animal soulève brièvement le cheval. Quite par chicuelinas. Banderilles banales. Brindis au public.
Entame par doblones, poursuites par deux séries de jolis derechazos… Puis l’animal qui s’éteint ne passe plus à gauche... Un, tiers d’épée basse, descabello au huitième essai. Division d’opinion.

Le troisième sorti est un petit toro bas sur pattes qui fuit les capes et sort à genoux d’une pique insignifiante. À voir le taureau tête basse et vacillant en début de faena, il est permis de penser que ça n’ira pas loin. C’est sans compter sur l’immense science thérapeutique du Docteur Ponce. Avec douceur et persuasion, il torée à mi-hauteur pour apprendre à l’animal à relever la tête. Entre de courtes séries, il lui ménage de larges périodes de récupération. Le miracle s’accomplit. Voilà que le bicho retrouve une belle mobilité et se met à suivre avec entrain les contorsions baroques, ponctuées de genoux ployés et de superbes changements de mains, que le maestro de Chivas lui propose. Et plus la faena se prolonge, plus l’animalcule semble y prendre du plaisir… Quand Enrique parachève son œuvre par circulaires inversées, genoux ployé, développées sur 360°, mon incorrigible pessimisme me fit craindre une demande d’indulto… Bien heureusement le mot ne fut pas prononcé. Ça se termina par un pinchazo suivi d’une entière dans le rincón. Une oreille.

Morante de la Puebla reçoit le deuxième, estampillé La Reina, d’abord avec prudence, puis livre des véroniques pieds joints. Sur la pique, placée au milieu du dos, l’animal rassemble avec bravoure ses faibles forces en mettant les reins dans une longue poussée. Il donnera par la suite des signes de faiblesse. La partie de muleta en sera affectée mais nous y relèverons de beaux détails, de belles naturelles données à mi-hauteur pour éviter les chutes. Estocade en bonne place efficace. Sifflements à l’arrastre, salut au tiers.

Le cinquième, un tout petit noir aux petites cornes, est accueilli par belles véroniques, s’emploie avec vaillance sur la pique unique. Il est bon sur sa corne droite et Morante donne de savoureux derechazos. Par contre, la corne gauche est accrocheuse et là ça ne passe pas. Fin difficile par pinchazo, épée un peu delantera et descabello au deuxième essai.

Juan Bautista ne laissera pas passer Sedero, marqué La Reina, le meilleur taureau de l’après-midi, un peu plus développé que ses prédécesseurs et brocho. Réception par véroniques classiques parfaitement conduites. Lors de la pique, le cavalier est si bien secoué qu’il se retrouve devant la selle, à cheval sur l’encolure.

Après avoir "brindé" au public, Juan Bautista, genou plié, double vers le centre avec autorité. Il va construire une faena classique rigoureusement déclinée sur les deux bords et techniquement impeccable. Conclusion par une entière à peine delantera, deux oreilles. Arrastre applaudi.

Le denier taureau, encore un Sedero mais cette fois-ci del Tajo, encore un peu plus consistant que ses compagnons et encore brocho, est accueilli par de belles véroniques données à genoux et prend vaillamment une grosse pique.
À la muleta, Juan Bautista  sait canaliser ses charges parfois imprévisibles, très bien à gauche, un peu plus difficilement à droite. Ce fut très technique, bien maîtrisé, et pas toujours compris. Estocade profonde desprendida.
Applaudissements.

Présidence de M. J L Requina assité de MM. Denis Loré et G Perez

Samedi après-midi

Les La Quinta, les trois premiers cinqueños, les trois suivants cuatreños, respectèrent le petit tamaño qui fut de règle lors des trois après-midi et surent dissimuler toute aspérité santacolomeña pour se mettre au diapason d’une noblesse fade entachée de faiblesse.

Manuel Escribano salue Pajaro, un petit cárdeno lucero, de deux largas afaroladas de rodillas suivie de véroniques correctes. Lors de l’unique rencontre avec la cavalerie, le petit toro crochète habilement les postérieurs du cheval pour obtenir sa chute.
Manuel intervient par chicuelinas avant de prendre à son compte le tercio de banderilles. Après deux paires convenablement posées de poder a poder, il tente un quiebro au fil des planches. C’est loupé, l’une des banderilles tombant clouée au bas du flanc droit, pratiquement au niveau du ventre, Il obtient la permission de répéter et cloue al violín et al quiebro toujours au ras des barrières.
À la muleta, le bicho s’avère d’une fadeur consternante. La faena est correcte mais ne transmet pas grand-chose. Un final par manoletinas n’y ajoute rien. Triste fin par metisaca, puis bajonazo dans le flanc. Salut.

Le quatrième, répondant au nom de Sardinero était le meilleur du lot. Il manque de clouer Manuel contre les planches lors de sa tentative de réception par encore une larga de rodillas. Suite par véroniques vers la pique unique donnée au milieu du dos puis gaoneras torchonnées.
Tercio de banderilles sans surprise avec  deux paires de poder a poder et le violín al quiebro.
Longue faena où alterne du bon et du moins bon. Des derechazos templés sont suivis d’accrochages et de chiffonnades. Bonne estocade. Deux oreilles, une de trop selon une bonne partie du public.

Paco Ureña tomba sur un second taureau qui n’était pas un cadeau. Il aurait pu être renvoyé au corral car il n'y voyait probablement pas très bien de l’œil droit. Il s’immobilisait tête haute, sans se retourner, au  sortir des derechazos. À gauche il serrait dangereusement. Comme il était impossible à cadrer, Paco s'en défit d’un pinchazo suivi d’un estimable bajonazo porté al encuentro. Silence, sifflets à l’arrastre.

Le cinquième n’était pas, non plus, un cadeau. Il prit une pique en arrière et carioquée puis accepta deux bonnes véroniques et demie.
Au troisième tiers, l’animal commence par délivrer de bonnes embestidas à droite dont Ureña, bien centré profite. Mais très rapidement, le bicho raccourcit ses charges et les paraphe de violents coups de tête, contraignant l’homme à un rôle étriqué et défensif. Je ne sais pas si Ureña aurait pu  corriger ce défaut  en courant mieux la main pour allonger la passe comme j’ai entendu dire autour de moi. Ça ne me paraît pas évident. Bonne épée entière.
Salut au tiers, applaudissements à l’arrastre.

Le troisième jette ses pattes dans la cape rageuse de Joselito Adame. Il sera le seul à aller deux fois au cheval prendre deux petites piques assez correctement administrées. Manuel Escribano intervient par chicuelinas chiffonnées, perturbées par le vent il est vrai.
Après un bon tercio de banderilles, Adame instrumente par bon derechazos liés. La faena, classique, se termine par de jolis naturelles données les pieds joints. Fin moins heureuse par pinchazo suivie d’une demi-lame basse et tendue et d’un descabello au troisième essai.
Silence, applaudissements au taureau.

Le mexicain entreprend le léger sixième par de belles véroniques. L’animal qui casse la hampe de la pique en abordant le cheval ne sera pas piqué. Adame délivre trois zapopinas qui ne resteront pas comme des modèles du genre.
Au troisième tiers, c’est beaucoup mieux, le torero aztèque utilise à la perfection la noblesse d’un taureau faiblard à qui il réussit à insuffler de l’allégresse. Muleta toujours présentée sous le museau, il enchaîne parfaitement sur les deux côtés. De belles circulaires inversées précèdent une bonne estocade.
Dans le contexte général, les deux oreilles sont indiscutablement méritées.

Présidence de M. M. A. Khehiha assisté de MM. G. Dumaine et d'"El Andaluz".

Dimanche après-midi

Les sept taureaux de Garcigrande-Domingo Hernández qui se succédèrent, sobrero compris, ne déparèrent pas le format "petit novillo léger" imposé les deux jours précédents. Par contre, l’extrême indigence de leurs cornes conduit à suspecter un "arréglage" systématique pour ne pas user d’un autre terme qui touche à l’art du barbier.
Ce fut au point que le premier qui apparut avec un petit moignon en lieu de corne droite fut tellement protesté que le président exhiba le mouchoir vert. Comme l’animal, au terme de près d’une demi-heure d’efforts stériles de la cuadrilla, refusait toujours obstinément de retourner au corral, il devint évident que l’occire en piste était la seule solution, l’impétrant docteur en tauromachie, Cayetano Ortiz, accepta, hors programme, d'accomplir cet office.

Vint l’animal qui aurait dû sortir en sixième position. Difficile à fixer, il ne rencontre les capes qu’au passage. Tito Sandoval lui administre une brève pique au milieu du dos. Cayetano procède par trois chicuelinas et une revolera avant les banderilles. L’animal que le jeune Maestro a offert à son père est noble et répète agréablement. Ces heureuses dispositions sont bien utilisées au cours d’un travail plaisant à suivre. Très bonne estocade précédée d’un pinchazo. Une oreille. Palmitas au taureau.

Le sixième, le sobrero, prit sans peine ni gloire sa petite ration de pique unique et se révéla, après brindis au public, exploitable au troisième tiers. Ce fut bien à droite, un peu moins à gauche. Mauvaise estocade transperçante. Silence.

Bousculons la chronologie pour garder le meilleur pour la fin. Morante de la Puebla hérita d’un premier adversaire au charges inconstantes et parfois incertaines. Après la monopique, le maestro parvint à le dominer sur la corne droite mais plus difficilement à gauche. Épée entière contraire, salut au tiers.

Le cinquième, difficile à fixer, s’échappe pour aller prendre une petite pique au picador de réserve. Morante "quite" par deux véroniques et demie. Nouvelle petite pique au picador de turno. Cayetano Ortiz intervient par tafalleras et revolera.

Muleta en main, el de la Puebla entame par doblones et poursuit à droite, main basse. L’animal recherche les planches, le maestro s’en accommode et donne dans la querencia des séries de naturelles templées avant de revenir à droite. L’ensemble est de qualité. Conclusion par une épée entière et un descabello au deuxième essai. Une oreille.

José Miguel Arroyo Delgado "Joselito" avait défilé sous une vibrante ovation qui l’amena à saluer en piste dès la fin du paseillo.

Un peu plus de dix ans après, nous avons retrouvé la même silhouette élégante, le visage à peine un peu plus buriné. Il hérita, certes, de deux petits taureaux faciles aux armures discrètes. Pourtant, même ceux qui n’avaient pas préalablement compris qu’ils étaient venu assister à un festival de luxe n’eurent pas à le regretter.

Joselito n’avait rien laissé au hasard. Celui qui, dans ses grands moments, faisait taire l’orchestre pour laisser entendre sa propre musique, cette musica callada, musique silencieuse (ou "silence sonore" selon Florence Delay) chère à José Bergamín, avait ici choisi les musiques que l’orchestre Chicuelo II devait jouer si ses gentilles démonstrations étaient dignes d’être accompagnées, celle, pour son premier taureau dédié au public, composée par Marguerite Monnot pour "l’Hymne à l’amour" d’Edith Piaf et celle, pour son second taureau dédié à Morante, de Joaquín Rodrigo pour le "Concierto de Aranjuez".  
Ce qu’il fit face à ses deux toritos ne se commente pas, il fallait le vivre. L’artiste, vertical et relâché, déploya tous les aspects d’un rare et pur classicisme à la fois cristallin et soyeux, sans aucune concession à la facilité, sans la moindre faute de goût. Le pinchazo et le metisaca qui précédèrent l’estocade de son premier toro n’empêchèrent pas l’attribution de deux oreilles, l’estocade de son second, parfaite d’emblée, apporta la queue en sus. Dans ce contexte hors normes, cette pléthore de trophées est contestable en regard de la modestie des adversaires combattus, compréhensible si la qualité du toreo exposé et le bonheur du public sont considérés.

La question qui se pose est maintenant la suivante, cet épisode sera-t-il sans lendemain ou prélude à une seconde carrière ? Déjà la bourdonnante rumeur situe "Joselito" parmi les acteurs de la prochaine goyesca de Ronda et imagine Simon Casas organisant un mano a mano, "Joselito"-Tomas, à Nîmes en 2015. Qui vivra verra !

Présidence de M. J. Teisseire assité de  MM. L. Daumas et d'"El Andaluz".

Jean-Jacques Dhomps