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Chronique du Moun 3 (b)

 

Ainsi les plus généreux ont coutume d'être les plus humbles                        

 Descartes.

 

Un matin d’hiver, je ne me souviens plus très bien quand, j’étais à la pena a los toros de Mont de marsan, pour une conférence taurine, quand a déboulé Alberto Lamelas. Souriant, amical, humble il avait salué tout le monde, et tout le monde l’avait salué. Il avait passé du temps avec nous, accessible et simple…on en avait déduit qu’il n’était pas une figura.

Dans la mémoire collective aficionada, son combat contre le fameux Cantinillo, un Dolores Aguirre de Bandera, A Vic en 2014 en avait fait un chouchou de ceux qui aiment les Hommes généreux.

Certes la cuadrilla, certes ses pas de côté, certes tout ce que l’on veut…d’imperfections et de lacunes, mais le courage hallucinant du torero impliquait un respect profond.

Vic l’avait invité de nouveau cette année et rien ne fonctionna comme il le voulait, la frustration était grande, aussi importante que le peu de cartouches que le mundillo lui offre.

Le Moun, 2016, mince c’est encore lui qui tire les deux plus vicieux des Miura…il se fait balancer après quelques derechazos, il trébuche, tête à tête violent, la montera s’envole, le Miura s’acharne au sol, cherche, fouaille, pousse, furieux de ne pouvoir traverser ce corps a sa merci, il l’emporte, fétu de paille, bulle de savon dorée, qui s’envole contre le burladero, pantin désarticulé. Les péons interviennent, Robleno, Castaño, les areneros le soutiennent, je me souviens avoir pensé, je ne viens pas au arènes pour voir mourir un homme aussi courageux soit-il.

Le Moun 2021, Quand j’ai vu le cartel, avec les Pedraza comme beaucoup je me suis dit, aie si un très bon toro tombe sur lui, que va-t-il en faire ? et bien figurez-vous que le bon toro il l’a eu…non, mieux, il les a eus…mais attaquons par le premier…

Bien sur il y a la télévision espagnole, bien sur il y a TV Pays. Bien sûr on l’aime bien Alberto ici, pour toutes les raisons évoquées plus haut, mais je t’en fiche moi, le garçon veut triompher, coûte que coûte comme le dit le premier d’entre nous.

Le voilà qui part à genoux, comme un fiancé va demander sa main à sa belle, dentelles au bout des doigts, cœur sur la main. Le Rum Rum commence, on se frotte les mains par-ci on se cache les yeux par-là, vu le premier exemplaire, il ne faut pas qu’il sorte le même.

Burrecato sort, hésite, change sa course, il est haut, très armé, j’en connais des plus fameux, des plus techniques, des plus argentés, qui auraient déjà passé la frontière, en courant, avec ou sans pass sanitaire devant un tel engin.

Lui, Alberto, il a vissé sa montera jusqu’aux ventricules, aux coronaires et tout ce qui lui inocule la vie, et lâche une larga afarolada.

Il se lève et pègue quelques passes, templees, souples, rien de forcé, dis, c’est bien Alberto, le même tu es sûre ? Les péons, interviennent, la mise en Suerte est excellente, deux piques plus loin, partie pour la seconde du nombril de l’arène, Gomez del Pilar effectuera un excellent quite.

Alberto nous regarde, plonge son œil dans celui des caméras, regardez-moi les amis, ceux d’ici et ceux des écrans de télévision…sur mon taxi blanc madrilène, il est une bande rouge sang, qui le traverse de part en part, c’est ça que je vous offre aujourd’hui, ma pâleur et mon sang.

Regardez-moi parce que j’existe.

Le toro est bon, excellent même, noble à souhait, il devient Latécoère, et ce quel que soit le côté, droite, gauche, il ne vole pas, ne plonge pas, il plane…Alberto est au rendez-vous, il baisse la main, il conduit la tête bouclée, comme son volant de cuir, avec dextérité, et amour. Il le cite de loin, à droite à gauche, douceur de qui connait les embouteillages et s’extrait du gluant de la masse. Il y a de l’art, de la douceur autant que possible avec ce genre de bétail, sa main gauche manie la muleta, la tête passe, téléguidée, il est calme et lucide…Bon sur son premier, il aura peut-être le tort de réduire la distance trop tôt, vers la fin…d’autres toreros peut-être…mais ils ne sont pas là, et pour la plupart n’y seront jamais…alors laissons le soin à Alberto d’en finir.

L’épée est profonde, les doigts humides serrent l’oreille, la vuelta au toro, un très bon toro. Vuelta.

Alberto savoure.

Je ne sais pas qui était au sorteo, mais le toro qui sort est une masse de muscles, de pattes, de cul et de cornes. Alberto est toujours là, et encore a genoux, ça rugit dans les gradins, tu jouerais a la roulette russe avec deux balles dans le barillet ? Non hein ? eh Bien lui, si.

Ça se passe bien, mais ce toro est un toro de respect, et passer ces cornes, c’est conquérir l’Annapurna, Descendre les rapides du Zambèze sur un Dinghy flottant, c’est plonger les 900 mètres du salto del Angel au Venezuela, dis il va lui falloir une muleta télescopique.

Je t’en fiche, les trois tiers se passent au mieux, le toro prend trois piques plutôt bien placées, partant de loin, il poursuit les banderilleros jusqu’aux planches, mais aucun ne se dégonfle, Alberto pris dans son combat en oublie de les faire saluer, ça n’est pas grave, le public est debout, et voilà notre chauffeur de taxi revenu dans les gaz d’échappements, un coup a droite, un coup à gauche, en v’là du Pedraza en v’là chanterait Jonas…mais Jonas c’est Alberto, il fait face à sa baleine, d’un coup on le respecte mieux, plus c’est déjà compliqué.

Son combat c’est cette corne gauche qui lui frôle le corps arrachant un fil doré au costume de de lumière, c’est encore elle qui lui caresse le menton façon Gilette deux lames. Il s’en fout Alberto, il a allumé le signal taxi sur le toit de l’auto, je suis occupé pour le moment.

Il fait sa Figura, torée à gusto, la main gauche devient papillon, la corne récalcitrante descend, frôle le sable, les artères, les chevilles.

Tout n’est pas parfait mais on se régale, d’autant que ce toro montre du Genio. Il n’en fait pas trop Antonio, car le toro s’avise (5 ans révolus). Fin de la course, voilà monsieur, vous y êtes, descendez…l’épée glisse dans les tissus on l’entend, mete y saca, il a gardé l’acier, on l’applaudit.

Purée, mais par ou tu veux qu’il passe pour la mettre ?

Entre les cornes du peux mettre les filets des buts du PSG. La corde à linge de grand-mère, le taxi madrilène, et tout l’équipage de Bonijol.

Je t’en fous, moi, la langue légèrement sortie, il y repart, droit devant, moussaillon a l’abordage, il bascule, il y a un moment de stupeur.

Dis c’est Majax et Houdini réunis, non ? Non, le toro est bien mort…on dit de Mozart que le plus important dans son œuvre c’est le court silence qui suit…ben là, itou, c’est un silence de quelques secondes, le temps de redescendre…de comprendre…le cri libérateur poussé par l’arène des cintres au callejon fait place à la clameur.

Vuelta a ce toro de bandera, et l’oreille méritée pour le torero.

Au micro de la télévision, en quelques mots il dira combien cette oreille était importante pour lui, elle l’est aussi pour le Moun dont il devient petit à petit le chouchou.

Ainsi les plus généreux ont coutume d’être les plus humbles disait Descartes.

CHF