Sauf avis conraire les photos sont empruntées au blog : Asociación Toreo en Ted Hondo

Feria à la belle couleur locale puisqu’il s’y retrouvait tous les ingrédients que L’ADAC s’applique à réunir depuis près d’une trentaine d’années, choix de taureaux appartenant à des encastes en voie de disparition, présentation de ganaderias plus ou moins inédites, de novilleros improbables, organisation de tertulias  toujours riches en polémiques.

Samedi 16 juillet après-midi, corrida d’Aurelio Hernando pour Curro Díaz, Iván Fandiño, Manuel Jesús Pérez Mota.

Je ne sais pas si, comme l’affirme Tomás Prieto de la Cal, les taureaux d’Aurelio Hernando ne sont pas des Veragua mais, dans tous les cas, ils en ont la couleur, les très belles cornes, le surpoids (trop gras). Nous en avons vu un de noir le premier et six jaboneros, puisque le sobrero est apparu en 5ème bis. Ils déçurent par leur peu d’engagement au premier tiers – s’ils allèrent quelquefois facilement au cheval, ils en sortirent toujours seuls – et, de manière générale, par leur manque de race. Aucun des six taureaux piqués ne le fut correctement et les prix promis au meilleur picador ne furent pas attribués.

Les hommes eurent tous trois le mérite de soutenir le combat devant ces animaux peu intéressants et parfois dangereux.

J’ai apprécié Curro Díaz, en particulier avec le premier taureau, le noir, qu’il combattit avec beaucoup d’élégance. Lors de sa tentative à l’épée, en se couchant avec détermination par-dessus les cornes, il fut pris et il a pu sembler un moment que la corne avait pénétré la poitrine. Elle avait glissé sous son bras gauche et il lui était resté un instant suspendu. Bonne et efficace épée au second voyage. Demande d’oreille minoritaire et inopérante. Vuelta al ruedo.

Il fut également bien avec le quatrième taureau arrivant à se relâcher dans des derechazos lents et “templés”. Pinchazo, entière une peu basse, salut au tiers.

Iván Fandiño ne démérita pas. Je pense que le public ne mesura pas la difficulté de son premier adversaire. L’animal qui partit de loin allègrement pour trois rencontres avec la cavalerie dont il sortit seul, qui se laissa bien banderiller par Iván García, arriva au troisième tiers, rude, avisé, violent. Il était peu enclin à suivre la muleta d’un côté comme de l’autre et Fandiño parvint quand même à allonger quelques derechazos avant de l’expédier d’une estocade en arrière et d’un descabello. Salut au tiers.

Le cinquième qui, lors de ses premiers tours de piste, fuyait les capes et semblait se comporter comme un manso perdido ne put pas être mieux jugé puisqu’il fut changé pendant que le picador entrait en piste, pour une boiterie que le palco seul prétendit avoir décelée. Vint prendre sa place un sobrero du même fer, encore un jabonero. Il courut seul vers deux puyazos dont il sortit également seul. Au troisième tiers, Fandiño donna des deux mains des passes académiques dont certaines très joliment “templées” dans l’indifférence générale. Quand le taureau s’arrêta, il le tua d’une épée entière. Rares applaudissements.

Manuel Jesús Pérez Mota reçoit assez bien dans sa cape le troisième qui subira quatre très brèves rencontres.

Au troisième tiers, l’animal s’éteint progressivement, encore mobile sur les derechazos initiaux, au petite pas dans des naturelles, puis compétemment arrêté. La mort sera bien laborieuse, une épée horizontale, des descabellos, un metisaca, une entière, un descabello. Silence.

Le sixième est renvoyé au corral pour une boiterie, réelle cette fois, aggravée par une vuelta de campana.

Il est remplacé par un petit Saltillo, noir, vif, difficile, intéressant, aux cornes longues et astifinas, portant la devise rouge et jaune de Miguel Zaballos.

Il prendra deux piques sans style.

Au troisième tiers, il sera dangereux, serrant et cherchant l’homme. Manuel se bat, prend des risques, suscite l’émotion, n’impose aucune domination mais montre un indéniable courage et réussit deux ou trois naturelles.

Superbe épée entière après pinchazo. Quelques mouchoirs, le président accorde une oreille protestée.

La course était présidée par André Roques assisté de Bernard Sicet et du Dr Vétérinaire Renaud Maillard.

Dimanche matin 17 juillet, novillada de Mario et Manuel Vinhas (Portugal) pour Guillermo Valencia, Abel Robles, Sebastián Castillo

Cette ganaderia portugaise élève des taureaux d’origine Santa Coloma par Joaquín Buendía.

Nous avons vu six magnifiques novillos, tous nés entre août et octobre 2012, tous aux cornes développées, de robes à dominante “preto”, noir en portugais, selon le “sorteig” comme écrivent nos catalans. À vue de nez, ils avoisinaient les 500 kg, certains devaient même les dépasser.

Ils cumulèrent une quinzaine de rencontres avec les picadors sans manifester une réelle bravoure mais quelquefois de la puissance et toujours une sourde caste. Le pari de l’ADAC est pleinement réussi, ces Vinhas sont à revoir.

Des trois novilleros plus ou moins jeunes, le plus jeune (22 ans) et chef de lidia, le colombien Guillermo Valencia, fut le seul à la hauteur de la situation. Faena courageuse au premier, ovation.

Bon au quatrième dont il aurait pu couper l’oreille s’il n’avait été défaillant avec les aciers, ovation.

Le catalan Abel Robles (26 ans), après avoir bien “véroniqué” son premier adversaire, eut du mal à l’assujettir dans sa muleta, subit une spectaculaire voltereta sur un moment d’inattention, montra son insuffisance à l’épée jusqu’à entendre les trois avis et voir son taureau retourner vivant au corral. Silence.

C’est fuera de cacho et de manière décousue qu’il toréa le cinquième. Il eut la chance de loger une épée entière. Silence.

Le maletillo vénézuélien, Sebastián Castillo (29 ans), à qui l’ADAC avait donné l’opportunité de toréer sa première novillada piquée, fit peur quand il bafouilla un quite au deuxième taureau.

Son premier adversaire s’imposa l’épreuve de franchir la barrière en la détruisant à moitié avant de prendre deux piques. Il sortit du tout bien amoindri et fléchissant.

La faena ponctuée de chutes de l’animal se fit sur les deux bords avec une certaine réussite et se conclut par un pinchazo, puis une entière en avant et tombée. Silence.

Sebastián ne put contenir le sixième et se contenta d’esquisser des passes sur fond de fébrile jeu de jambes. Deux pinchazos en catastrophe suivis d’une épée contraire. Silence.

Donner des chances à un novillero catalan et offrir, peut-être, la seule novillada piquées de sa carrière à un vieux maletillo, voilà qui est, certes, symboliquement fort et très généreux. Mais les mettre ainsi devant des Santa Coloma portugais que l’on ne connaît pas beaucoup mais qui peuvent s’avérer “encastés” et difficiles comme nous les aimons et comme ce fut le cas, voilà qui est, à la fois, imprudent et frustrant. Ce qui reste très positif, bravo l’ADAC !, c’est que nous rêvons maintenant de revoir des novillos de Vinhas devant trois novilleros affirmés. 

L’impeccable présidence était assurée par Mme Dominique Desplats assistée du Dr vétérinaire Yves Charpiat et de Thomas Thuries.

Dimanche après-midi 17 juillet, corrida de Saltillo pour Fernando Robleño, Alberto Aguilar, José Carlos Venegas

Les saltillos marqués du fer de Moreno Silva affichaient des poids de 490 à 590 kg. Ils avaient de belles cornes et étaient cárdenos à l’exception du noir premier. Ils ne reproduisirent  pas la terrible mansedumbre de ceux de mai dernier à Madrid. Mais s’ils se partagèrent 18 piques, ce fut sans vraiment s’employer, sans réelle bravoure. Dans la lidia, ils étaient exigeants et demandaient à être conduits et dominés.

Fernando Robleño toréa convenablement le lourd (590 kg) et noir premier, étirant de longes passes sur les deux bords. Malheureusement le bajonazo final vint ternir cet honorable travail. Rares palmitas.

Il sembla se désintéresser du quatrième reçu superficiellement à la cape et expédié d’une épée basse au terme d’une courte faena dépourvue d’envie et d’engagement. Silence.

Alberto Aguilar a montré lors de ces récentes prestations, à Madrid notamment où il a coupé une oreille à un Baltazar Ibán et où il a été très digne devant les saltillos d’épouvante, qu’il avait enfin récupéré de la blessure reçue en décembre 2013 à Cali où la corne “escobillée” d’un taureau de Mondoñedo lui avait traversé le mollet gauche (imageci-contre, empruntée à un site colombien), causant d’importantes lésions dans ses muscles gastrocnémiens. Il en était resté handicapé durant les temporadas 2014 et 2015, toréant muni d’un taping qui boursouflait disgracieusement l’arrière de son bas gauche. C’est fini, il est à nouveau en pleine possession de ses moyens.

Il reçoit son premier adversaire par bonnes véroniques, demie et rebolera. À la muleta il procède par longs dererechazos  bien cadencés et liés qui portent sur le public. Deux essais à gauche montrent que ça ne passe pas et que cette corne est assassine. Il poursuit à droite toujours sous les olés, “rématant” par des pechos profonds ou de jolis molinetes.

Il estoque à toute allure, en perdant la muleta mais en laissant une épée efficace en place. La demande d’oreille est majoritaire et bruyante. Le président n’exhibe pas le mouchoir blanc. Le public déchaîné fait faire deux vueltas à Alberto puis fait subir à la présidence une bronca incontestablement majoritaire, elle aussi.

Avec le cinquième, le petit maestro sera encore mieux, “véroniquant” avec autorité et en gagnant le centre, distribuant, muleta en main, à droite et à gauche, des passes à la fois dominatrices, autoritaires et “templées”, ponctuées d’heureux changements de mains. Irions-nous vers un triomphe ? Las ! Il ne prend pas la peine de cadrer et, al encuentro, met deux tiers de lame basse, poursuit par pinchazos, reprend l’épée pour une demi-lame en arrière et horizontale, une flopée de descabellos. Un désastre ! Le public qui ne lui en veut pas le fait saluer.

José Carlos Venegas fut un peu dépassé par les taureaux. Il présente pourtant de l’originalité et parvient à placer dans des faenas peu construites de jolis détails. Les ultimes naturelles cités de face, les pieds joints, qu’il servit à son premier adversaire furent remarquables. Il le tua par un entière desprendida et salua au tiers.

Il ne parvint pas à s’imposer au sixième en dépit d’un grand courage  et d’une évidente envie. Il en termina par deux pinchazos, une demi-épée en avant, une entière tombée. Silence.

La course était présidée par Bernard Sicet assisté d’André Roques et du Dr Vétérinaire Renaud Maillard.

Polémiques aux tertulias qui ont suivi les courses

Il est de tradition à Céret que les principales discussions trouvent leur origine dans des décisions des présidences techniques contestées par le public.

Lors de la tertulia du samedi soir (après la corrida d’Aurelio Hernando), il y eut deux polémiques bien distinctes.

La première ne manqua pas d’intérêt. Elle a porté sur le changement du cinquième taureau. Durant les premiers tours de piste de cet animal, une fraction du public demandait son changement, selon moi parce qu’il donnait des signes de mansedumbre, ce qui n’est pas motif à changement

À la question, pourquoi avez-vous changé, le cinquième taureau ? Il fut répondu, parce qu’il boitait. Concert de protestations, personne n’a vu ce taureau boiter. Le vétérinaire qui figurait au palco intervint alors pour prendre la responsabilité de cette erreur en révélant qu’il avait répondu à la question – s’il boite, est ce que ça peut s’aggraver ? – par un trop rapide et irréfléchi, bien sûr ! 

Quel est donc ce mystère d’une boiterie virtuelle qui renvoie un taureau au corral ?

Le président l’a dissipé en indiquant que l’ADAC lui avait recommandé de changer les taureaux défectueux avant les piques car l’assurance ne les remboursait que tant qu’ils n’avaient pas été piqués. Ce souci, exacerbé par l’entrée inopinée du picador alors qu’il ne l’avait pas encore ordonnée, avait précipité une décision trop rapide.

C'est la parfaite illustration des situations intenables où se trouvent désormais les présidents, à Céret comme dans beaucoup d’arènes, pour choisir le moment de l’exhibition du mouchoir vert.

Le règlement se contente d’indiquer, premier alinéa de l’article 85 :Le président pourra ordonner le renvoi des animaux sortis en piste si ceux-ci s'avèrent manifestement impropres au combat en raison de défauts ostensibles ou de comportement empêchant son déroulement normal.”

À remarquer qu’il n’est pas précisé si le changement doit intervenir avant un moment déterminé de la course et que nous voyons assez fréquemment, à Madrid par exemple, des taureaux renvoyés au corral après les piques, durant le deuxième tiers. L’intérêt de pouvoir piquer une à deux fois un taureau qui présente une petite boiterie est de le renvoyer si elle s’aggrave ou de le conserver en piste s’il ne souffrait que d’une ankylose passagère. Combien en avons-nous vu dans ce cas qui se sont avérés excellents par la suite, jusqu’à mériter des vueltas ? Il me paraît inadmissible que la présidence soit paralysée dans ses choix par la considération des conditions de l’assurance souscrite par l’organisateur. Ce sera l’occasion d’un débat au sein du Corps des Présidents et Assesseurs de Corridas (CPAC).

La seconde polémique est plus céretane. Je pense qu’il est impossible de présider à Céret comme à Palavas-Les-Flots. Ici, dans le souci d’être super pédagogiques et de dompter un public endurci et fortement réactif, les présidents le toréent et le dominent à leur manière en imposant leurs points de vue contre vents et marées. Le procédé ne manque pas d’intérêt mais il est rude !

La  querelle a  porté sur l’oreille accordée à Pérez Mota à l’issue de la mort du sixième taureau alors que la demande du public n’était pas majoritaire. C’est, certes, une pratique antiréglementaire mais, comme je viens de l’indiquer, conforme à l’usage local.

À la tertulia du dimanche soir, consensus général à propos de la novillada de Vinhas, puisque le public n'avait pas demandé d'oreille et que la sage présidente, Mme Dominique Desplats, l'avait suivi en n'en octroyant aucune.

Par contre, flamboyante controverse à propos de l’oreille refusée à Alberto Aguilar après son combat avec le deuxième Saltillo. La veille c’était pour une oreille accordée alors que la demande était minoritaire, ce jour c’était l’inverse, oreille refusée alors que la demande est majoritaire.

Présidence du dimanche à Céret - Photo Signes du Toro

Le premier cas n’est pas très original et nous déplorons de le voir se produire un peu partout, surtout dans des arènes toréristes. Le deuxième cas est plus rare mais parfaitement céretan. Le président a justifié sa décision en faisant remarquer qu’Alberto n’avait pas torée de la main gauche et avait laissé tomber la muleta en estoquant.

En résumé, des toros, certes imparfaits mais qui tiennent leur place, font couler beaucoup de salive et d’encre, du bruit et de la fureur. 

Vive le Céret de toros 2016, vive le Céret éternel !