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enhorabuena

Enhorabuena

 

Le vent glacial balaie le plateau gelé qui fait le dos rond sous une pluie incessante.

Nous avons franchi le lourd portail et sur la gauche trois sementals lèvent le mufle pour nous observer.

Massifs, ils ont la tête comme fichée en milieu du poitrail.

Nous suivons l’allée majestueuse et tournons devant l’arène que certains petits villages envieraient.

Nous sommes accueillis par Gèneviève, tout sourire, et Jean Luc quitte son ordinateur, pour nous saluer à son tour.

Le salon aux grandes baies vitrées ressemble à une vigie.

Cela s’est décidé hier, un peu par hasard : “passez demain, vous visiterez“.

Jean Luc me montre la carte du domaine, il m’explique ou sont les concha y sierra et les cura de valverde.

Il est souriant et détendu.

Venez, dit-il, nous prenons le 4X4 et défions les ornières, les flaques et les bourrasques.

Je veux l’aider à chaque portail, mais il refuse. Il descend, ouvre et ferme les portes, devant ses pensionnaires qui le regardent avec curiosité.

Il nous explique, comment il a divisé ses parcelles, l’arrosage généralisé, nous dominons, tour à tour un lac, des bois ou paissent les femelles, et il nous montre les quelques corridas qu’il va lidier cette année.

Je lui dis nos discussions passionnées avec les gars du tendido sete à Madrid, et l’admiration que celui-ci lui porte.

Il faut être aficionado passionné pour avoir osé transporter deux élevages aussi mythiques de l’Espagne à ce coin de France.

Il me répond qu’il faut être fou plutôt, et il éclate de rire.

 

Nous avons fait le tour, il me dit qu’il va surement éliminer un toro qui boite et qui reste à l’écart prudemment de ses frères.

Il m’explique ses envies, sa passion, ses questionnements aussi.

Il me montre le ruedo de son arène, il est immense, une tâche rouge au sol.

On a lidié un toro hier, je sélectionne de manière beaucoup plus drastique, dit-il.

Nous finissons le tour par la salle dédiée au cura avec la soutane, des photos, des cuirs, et puis les aménagements autour.

Vous allez rester déjeuner ?

Nous ne voulons pas déranger…

Allez on fait ça à la bonne franquette.

Jean Luc sait qui je suis, il me lit de temps en temps, et il est content de mettre un visage sur les mots.

Nous parlons entreprise, il m’explique son parcours, je lui dis le mien.

On sympathise.

Son parcours de ganadero n’est pas un long fleuve tranquille.

Il m’explique que sa passion vient des chevaux d’abord, puis peu à peu un ganadero voisin, l’a initié, et l’aide à avancer.

Il m’explique comment il a été accueilli dans ce milieu dur.

Son état de “millionnaire“ qui l’a rendu suspect aux yeux des uns, et dont d’autres se sont moqués.

Comme si l’homme avait été stupide.

On s’est moqué de ses compétences, de ses connaissances, de sa façon de faire.

Il le reconnaît, il a été maladroit en voulant aller trop vite.

Ses deux élevages étaient à bout de souffle, il faut trier, tienter, rafraichir, éliminer, ça prend du temps.

Le temps c’est ce qu’il a devant lui.

Mais parler de ses toros, en faire la promotion, les voir sortir dans des arènes françaises, et pourquoi pas les ramener un jour en Espagne, un challenge, un rêve.

 

Il dit aussi comment il a perçu les moqueries, les écrits parfois violents, il le dit lui-même, il n’est dupe de rien, ni de personne, dans ce milieu qui ne pardonne rien.

Je lui dis les discussions à son sujet et ses toros, avec Victorino Martin, combien celui-ci m’a dit les difficultés de “remonter“ un sang et combien il soutient ce genre d’initiative, je ne sais pas si ces deux se sont rencontrés mais j’aimerais bien qu’ils le fassent.

 

On parle du Sud Ouest, des arènes ou l’on aime le toro de respect, il aimerait présenter ses toros ici…parce que des arènes jouent la carte du “toro toro“ (depuis notre rencontre ses toros vont sortir dans le sud-ouest à Aignan pour commencer)…

 

Il me redit les caractéristiques des deux élevages, les rugueux et rustiques Valverde, et les Concha Y Sierra qui embistent et ont été longtemps les toros préférés des figuras.

Il me dit le travail effectué pour ramener au premier plan ses deux élevages.

 

Gèneviève nous laisse, elle part chercher quelques champignons, elle regarde tout cela avec passion, et amusement.

 

Nous nous quittons sur une poignée de main franche, et amicale.

Je le félicite encore pour la qualité de ses installations, lui souhaite bonne chance pour la saison.

l le sait ce métier est fait d’illusions.

 

Il est encore loin du but, mais il progresse et mesure chaque jour un peu plus, la précision importante des valeurs nécessaires à un éleveur, et comme toujours en tauromachie, on ne sait jamais, il suffit qu’il sorte un toro dont le sang profond rendrait un combat irrespirable pour les Cura, ou d’une noblesse extrême pour les Concha, alors, et alors seulement, Jean-Luc Couturier saura qu’il est sur la bonne voie.

 

L’homme ne s’en laissera pas compter,  il est tenace et ne lâchera rien, un peu à l’image de ses toros.

Enhorabuena.

 

CHF