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LE PEUPLE EST HEUREUX

 

LE PEUPLE EST HEUREUX

 

Cuenca, Castille et Leon, patrimoine mondial de l’humanité.

Le village médiéval qui surplombe la ville nouvelle, et les maisons suspendues, fantastiques à voir, entre roc, Jucar et Huecar.

Un parfum d’éternité intemporel.

Cuenca s’est mise sur son trente et un, l’affiche l’annonce :’’ ce soir il y a toros en Cuenca’’

Six toros de Jose Vasquez, aux épées Emilio de Justo, Andres Roca Rey, et Morante, l’homme de ‘’la Puebla’’.

Morante, fait certainement l’une de ses meilleures saison, et c’est peut-être celle où il prend le moins de trophées pourtant. La faute de mises a mort qu’il rate. Faute d’engagement, de chance ou de volonté ???

Il s’en fout Morante. Il est le libre Max de la chanson.

Il s’est mis en marge du circuit, continue sa trace atypique, ‘’s’apodere’’ tout seul, remet le reste dans les mains de son cousin, qui lui sert de mentor, de confident, de valet d’épée, de porte ombrelle quand il fait trop chaud, c’est lui qui coupe et prépare le puro dans la contre piste, pour le cas ou Morante s’ennuie, il coud aussi, et le suit comme son ombre.

Haï, adulé, énervant, et depuis déjà des lustres au panthéon des artistes, à la limite parfois du clownesque, Morante c’est l’essence même d’une certaine tauromachie. Celle des génies, inventifs, hors du temps et des modes, courageux parfois, couards souvent, qui ne fonctionne qu’a l’instinct, magistral et calamiteux dans les mêmes minutes. Renonçant, pour des raisons obscures que lui seul peut comprendre, capable de la plus belle des tauromachies. Il va au-devant des antis, leur parle dans les yeux, appelle au vote du sulfureux parti VOX car il est le seul qui défend la grande Espagne. Fustige les arènes, les organisateurs, coupables de ne pas mettre en exergue le talent de ceux qu’ils engagent, avec des toros qui leur conviennent, et cette nécessité pour lui d’être reçu. Il s’engueule avec le public : ‘’descends toi et montre-moi dit-il un jour a un spectateur, qui lui répond :’’non, toi monte, et paie pour voir ce que je vois’’.

Un coup le CHE béret, rouflaquettes, en barrera, un coup milord, chapeau claque, canne a la main, un coup barman dans son propre bar.

Les clowns toreros ont tellement inventés dans l’histoire.

Les “artistes“ aussi, ceux d’avant, et de maintenant…

Morante ce sont des mois de traitement psychiques a Miami, et c’est le type qui élève des chèvres, ou débarque un beau matin au milieu des arenero afin de travailler la piste avec eux, pour la faire a sa convenance.

Morante…c’est Morante !!!

A Cuenca, il est attendu comme le Messie. C’est bien le moindre que l’on puisse dire.

Morante je le Hais…me !!!

Il m’agace, il me fout en boule, me déçoit, il ne regarde rien, ne pipe mot, laisse passer ses toros, il s’en fout, les broncas, ce sont les mêmes que le Pharaon se prenait du temps de sa splendeur, lui seul sait pourquoi ?

Mais quand Morante se tanque au milieu de la piste, plante les deux semelles de ses zapatillos ou se reflète toute l’âme des gitans, jusqu’au milieu des semelles, qu’il baisse le menton, sa montera à l’ancienne, aux oreilles de Mickey Mouse, qui tourne avec la ceinture, alors tout le reste disparait.

 L’air devient pureté, le temps s’étire comme une guimauve au ralenti, comme une sieste un jour d’été brûlant, c’est lent, c’est long, c’est doux, sirupeux, et moelleux.

 La fameuse demi de Séville.

Séville qui continue à lui pardonner tout. Morante alors devient léger, il se transfigure, il flotte dans l’air, il transforme le tissu en éther pur, s’enroule autour du toro qui épouse ses hanches. Morante devient Morante, le torero que personne ne peut toucher. Aérien, précis, hors des normes, des pensées, des canons et tout ce qui essaie de classer un torero totalement inclassable.

Le cri monte des gorges des gradins, comme un râle de jouissance, brise l’air brûlant, envahit la piste, un changement de main, une ‘’trinchera’’, Il n’en fait ni plus, ni moins qu’ailleurs, mais là, il le fait heureux c’est là la différence.

Dax, Cuenca, cette année je l’aurais vu deux fois, et deux fois excellent. C’est du détail, une toile qui vue de loin cache les coups de palettes, de couteaux, de pinceaux. Une œuvre délicate, un savoir faire unique.

Et puis, soudain, totalement relâché, le toro l’embarque, passe la corne sous sa cuisse…

Morante est pris, c’est rare. Il est soulevé, balloté, bousculé, balancé un ou deux mètres plus loin.

Je l’ai vu partir, arrêter sa faena, laisser les peon finir de ‘’casser’’ le toro. Mais aujourd’hui, non.

On se précipite, on regarde le trou qu’a fait la corne. Morante secoue les épaules, il revient au sitio. Plante de nouveau et plus profondément les pieds, une Véronique envoûtante, une autre, l’hystérie s’empare des gradins, il baisse de nouveau la main, conduit le temps de la passe, anneaux de serpent, il enrobe son toro, un pécho lent et haut vers le ciel et les lumières de l’arène, allumées en ce soir d’août. Une nouvelle série, les cœurs chavirent, mon voisin imbibé de Gin se signe, sa femme perd les eaux, sa sœur promet de rentrer au couvent des ursulines, un autre veut le statufier vivant, mais voila Morante…c’est Morante.

L’épée est basse, efficace, mais rompt le charme.

Tout cela n’a duré que le souffle d’un instant magique.

Morante fait un tour de manège, on lui envoie de tout, un poulet vivant, si, si, un puro que le type gardait pour cette occasion, tombent en piste, des clefs de chambre d’hôtel, un christ en croix made in China, deux soutien gorges, un foulard, un bouquet de rose. Les uns lui disent qu’il est bien le numéro un, d’autres qu’il est encore plus et bien avant ça…

Les yeux de Morante se sont plissés, il est redevenu celui de la Puebla, mais il semble heureux, souriant.

Il fait partie d’une caste, celle des enfants gâtés par un don naturel, mais aussi, celle des privilégiés qui choisissent leurs toros, leurs places, leur communication.

Avec lui, l’excommunication n’est jamais loin, les toristes le détestent, les toreriste l’adulent.

Pour ma part je “detestaime“ Morante.

Il m’irrite, et je reconnais qu’il peut me donner des frissons sur une simple passe ou une série.

Mais est-ce assez ?

Les partisans vous diront que oui. Que le détail se suffit à lui-même, que l’art de ne comptabilise pas, que l’artiste ne calcule pas, il est dans l’œuvre, il est l’œuvre.

Ce sont des instantanés, des gestes d’instinct.

Que Morante c’est ça, et plus encore.

On parle de “Duende, de l’Arte“ cet impalpable qui vient du fond des gorges éraillées des quartiers Sévillans, du son des guitares qui accompagnent les jours et les nuits de Triana, des mages du Rocio, des patios enluminés aux danseuses gitanes.

Parler de Morante, c’est parler de Curro Romero, de Rafael de Paula, d’une lignée de toreros artistes, ou l’œuvre jaillit comme un jet spermatique, recréant sans cesse un monde éloigné du chaos et si près du “Fracasso“…

Les détracteurs, diront que le détail ne suffit pas, que Morante est un couard, qu’il se moque du peuple, que son pseudo art ne s’effectue que sur des toros au pire “collaborateurs“ qu’il est l’antéchrist, celui qui damne le toro vrai, qu’il prend l’argent et s’en va comme le dernier voleur de poulet, au confins des soirs de corrida.

Les autres rétorquent qu’il serait impossible de faire ce qu’il sait faire avec des toros trop rétifs, que face aux mêmes, très peu feraient le dixième de ce qu’il sait faire.

Les uns lui reprochent de ne jamais toréer des toros dits “durs“ les autres rétorquent qu’il l’a déjà fait, regardez “Matematicas“ le Victorino de Dax.

Morante, un génie, un clown ?

Et s’il était tout cela à la fois ?

La bas, au loin, les maisons suspendues ruissellent, leur toit en pente saluent le maestro.

Au sortir de l’arène la pluie se met à tomber, comme pour bien nous signifier que ce temps de bonheur est fini, mais c’est marrant malgré la pluie chaude, le peuple est heureux. 

CHF