La  triste fin d’une belle histoire

 

Dimanche 21 septembre, novillada de Barcila à Vic. Belle après-midi de fin d’été, ensoleillée et chaude. À peine un tiers d’arène rassemblé côté ombre.

Merci à Marcel Garzelli et au Club Taurin de Vic de nous avoir permis cette nouvelle et probable ultime rencontre avec ces novillos de Barcial qui, tant de fois, ici-même, se sont offerts à notre admiration et nous ont comblé d’émotion.

Même s’ils nous ont déçus, comme nous osions le redouter, c’était à vivre, ne serait-ce que pour raviver des souvenirs, éveiller d’agréables sentiments de nostalgie.

Six novillos magnifiques de gabarit, d’armures et de robes. Ces robes qui ne tolèrent que le noir et le blanc, allaient du negro bragado corrido au très joli cárdeno nevado du sixième en passant par des negros entrepelados. Quatre étaient luceros, un autre, le cinquième, réduisait cette tache frontale triangulaire à un trait horizontal (facado). Mais aucun n’était franchement, comme dans nos souvenirs, berrendos en negro (larges taches noires sur un fond blanc) et seuls les deuxième et sixième présentaient mais très discrètement les caractéristiques “chaussettes” blanches qui suffirent à les faire dénommer “patas blancas”. Donc un lot pas tout à fait ressemblant à ceux que nous vîmes ici il dix à quinze ans.

Bien décevants par ailleurs. S’ils rencontrèrent assez souvent les picadors ce fut, le cinquième excepté, sans bravoure, sans classe et sans force. Ils s’éteignirent tous au troisième tiers. Le dernier, par contre, se distingua par un comportement de manso particulièrement dangereux.

Il ne faut pas accabler les trois novilleros qui n’eurent pas beaucoup d’options.

Tomás Angulo prolongea ennuyeusement ses faenas, la première devant un animal d’une irrémédiable fadeur, la seconde devant un novillo magnifique de proportions, applaudi dès son apparition, mais ensuite, trop faible, sans charge.

Seul, Cesar Valencia usa d’un métier et d’une autorité qui s’affirme de plus en plus en imposant à droite, plus difficilement à gauche, des séries courtes mais de bonne facture au seul animal qui mérita un combat exigeant. La demande d’oreille qui intervint après une épée entière précédée d’un pinchazo resta minoritaire.

Son second adversaire, le cinquième, permit le grand moment de la course. Il s’élança par trois fois et en partant de plus en plus loin, la dernière fois du toril, vers la pique que lui administra Tito Sandoval, en avant, dans les meilleures règles, acclamations. C’est là que ce novillo brave mais faible donna tout. Il dura ensuite juste le temps des banderilles permettant à Valencia de s’illustrer dans une pose de poder a poder, puis un cuarteo, estimables, de se déconsidérer avec un épouvantable violín. A la muleta, après un début par le haut, le bicho se couche et se relève complètement arrêté, se défendant sur place par hachazos. Mort quasi naturelle.

Vicente Soler n’a pas été le plus chanceux au sorteo. Bien lui prit de s’illustrer aux banderilles car pour le reste… Son premier novillo de plus en plus mou, de plus en plus retardé dans sa charge, n’autorisa qu’une faena au ralenti, trop prolongée, très ennuyeuse. Il y eut, quand même – attribuons à Vicente les louanges qu’il mérite en sus de celles dédiées à ses banderilles – deux tiers d'une épée excellemment portée, bien placée, efficace.

Le dernier, le superbe gris floconné,  fut un manso de mauvaise caste, épouvantable. Il commença par arracher la cape de Vicente et refusa de se fixer. Impossible à mettre en suerte. Dans une complète pagaille, il rencontre cinq fois le groupe équestre, pour une première pique brièvement carioquée et pompée, une deuxième dont il sort seul immédiatement, une troisième dans l’épaule dont il sort encore seul avec la même rapidité, un quatrième à sa seule initiative, “un coup de tête et je m’en vais”, une cinquième selon le même scénario.

Belle panique au deuxième tiers. Trois banderilles finiront par être posées une par une.

Vicente Soler n’est certes pas calibré pour affronter ce type d’adversaire, qu’il aurait fallu toréer à l’ancienne, bon jeu de jambes et chasse-mouches de corne à corne, en restant devant. Après avoir reculé sur trois à quatre tentatives de doblones, il va chercher l’épée de mort pour une série de pinchazos hondos conclue par un chanceux descabello foudroyant porté à novillo vif, tête haute.

Ce tío nous a remémoré le genio des anciens Barcial et nous a fait vivre un intense moment.

La tarde ne fut pas complètement ennuyeuse.

Présidence de Thomas Thuriès assisté de Patrkice Sifflet et de Victore Jaffrès

Il n’est pas mauvais de rappeler en guise de conclusion l’histoire devenue légendaire des « patas blancas »

En 1910 José Vega, un aficionado qui ne possédait aucune culture ganadera [1], achète, par pure curiosité, 40 vaches au Duque de Veragua (pur Vázquez) et les croise, dans un campo situé au pied de l’Escorial, avec un étalon de Santa Coloma. Il obtient des produits étonnants, des taureaux bas et lourds, très encornés, aux robes bicolores où le blanc et le noir se répartissent de façon très variée, mais dont les pattes restent, en général, blanches. Il cède, en 1914, son "invention" aux frères Victorio et Francisco Villar qui vont améliorer et fixer les caractéristiques de l’encaste, désormais appelé Vega-Villar ou "Patas blancas".

C’est donc à partir de 1914 que les frères Villar font connaître cet encaste. Il le divisent en deux lots qui, dans les années 1920, se ramifieront en une dizaines de ganaderias  essentiellement situées dans la région de Salamanque. L’encaste connut sa pleine célébrité de 1940 à 1970, disons dans la période qui alla de Manolete au Cordobés.

Aujourd’hui, en 2014, cent ans après le magnifique travail créateur des frères Villar, cet encaste, décimé par des désastres sanitaires, refusé par les toreros actuels, se meurt. Je crains qu’Arturo Cobaleda ne tienne pas le coup et que nous n’ayons plus l’occasion de revoir ses Barcials. Que reste-t-il chez Francisco Galache et que fera Victorino de ses Monteviejos ?

Puissè-je être trop pessimiste !

Jean-Jacques Dhomps

 


[1] José Vega était si peu ganadero que, lorsqu’il présenta officiellement sa ganadería et dut marquer ses bêtes pour la première fois, il avait tout simplement oublié de prévoir un fer ! Son voisin de campo lui vint en aide et lui prêta le sien, dont il marquait du bétail manso d’origine charolaise. Ce voisin s’appelait Primitivo Vacas (ça ne s’invente pas !). Ce fer, devenu historique et prestigieux, un V reposant sur un segment horizontal, V , fut par la suite la propriété de Justo Nieto.