Quelques réflexions après la Pentecôte taurine vicoise

Cette Pentecôte taurine à Vic a fourni des spectacles contrastés, une déconvenue avec les Adolfo Martín, une corrida finalement intéressante de Cebado Gago, un échec avec les Pages-Mailhan, une grande corrida à l’ancienne de Dolores Aguirre, voilà une mélange propre à alimenter la réflexion et retenir l’intérêt de tout honnête aficionado...

Des taureaux et des hommes :

Samedi soir

Taureaux d’Adolfo Martín, tous cinqueños, pas très gros, faibles sans beaucoup de fond, s’éteignant rapidement. Le troisième et surtout le quatrième montrèrent une noblesse fade de type "Domecq light".

Antonio Ferrera sans doute encore éprouvé par sa confrontation avec les Miura madrilènes de la veille était démotivé. Il fit une tentative avortée avec le cinquième, facile mais qui ne tint pas la distance. Il le tua d’un bajonazo.

Manuel Escribano, donna quelques bonnes lanzas de cape à ses trois taureaux, exécuta, au quatrième, sa fameuse pose de banderilles al quiebro au ras des planches et profita de l’imbécile  noblesse de ce même quatrième pour produire une faenita où le dernier temps de la passe est escamoté ce qui rend tout ligazón impossible et où des naturelles marginales sont tirées une par une.
Une estocade profonde en arrière coucha le bicho. Le président, Marc Amestoy, attribua deux oreilles, la seconde protestée par une bonne partie du public.

Présidence de Marrc Amestoy, assisté de Joaquim Camacho et de Roland Goergen

Dimanche matin

Les six taureaux de Cebada Gago, cinqueños pour quatre d’entre eux, présentaient une belle variété de robes et des différences de trapío, les plus développés étant les deux derniers. Ils cumulèrent 15 rencontres avec les chevaux selon des mérites divers. Sans le très grand sixième qui fut gratifié d’une vuelta indiscutable, la course serait restée relativement terne.

Le retour de Luis Vilches après deux ans d’absence est positif. Il a développé un toreo classique et élégant face à deux opposants assez médiocres. Il fit très peu piquer le premier, s’employa à allonger sa charge, mais fut malheureux à l’épée. Salut au tiers.

Scénario comparable avec le troisième. L’animal se montre peu actif sur deux piques, est noblito  mais manque de vivacité au troisième tiers. Vilches le force à charger et tire des séries estimables. Une estocade un peu trasera mais efficace ne le prive pas d’une oreille méritée si l’ensemble de ses deux prestations est considéré.

Il faut reconnaître qu’Alberto Aguilar n’hérita pas du meilleur sorteo. Son premier, peut-être un peu top piqué lors de deux rencontres appuyées, interrompait ses charges pour balader ses cornes à dextre et à senestre. Après un essai infructueux à gauche, Alberto en termine par une estocade trasera et une flopée de descabellos.

Le cinquième est un magnifique cárdeno claro moucheté de noir. Aguilar le reçoit bien à la cape et le conduit vers deux piques fortement "carioquées".
Au troisième tiers, l’animal heurte violemment la muleta mais ne passe pas. Comme il n’y a pas beaucoup de solutions et que ce taureau violent serre et devient chercheur, le maestro se résout à l’expédier par une épée en arrière et plate et un descabello au troisième essai.

Manuel Jesús Pérez Mota a tiré le meilleur lot et en a fait un très bon usage.
Son premier taureau, un splendide colorado, est bien reçu à la cape, puis présenté à Gabin Rehabi monté sur Tabarly. Ce qui suit est un régal. Le groupe équestre à la fois mobile et parfaitement soudé, résiste à la charge trépignante du toro lors de trois rencontres ou la pique impacte en avant, comme il faut. Ovations du public.
Sous un tonnerre d’applaudissements, Gabin affiche la coquetterie de saluer du haut de son cheval en lui faisant quitter la piste à reculons.
Durant le troisième tiers, l’animal donnera des signes de faiblesse et aura tendance à prendre la direction du toril. Cela n’empêcha pas Pérez Mota de donner une faena ambidextre de bonne tenue qu’il sut ne pas prolonger inutilement. L’estocade trop basse est suivie d’une demande d’oreille minoritaire.

Le dernier taureau, Castañuelo, un grand châtain clair, aux cornes non démesurées mais fort convenables, est magnifique. Il recueille des applaudissements unanimes dès son apparition. Au cours d’une très belle série de véroniques paraphée par trois demies, il montre une belle noblesse "encastée". Le picador est Francisco Vallejo Sánchez "El Pimpi hijo". Le taureau, échappant au contrôle des piétons prend un puyazo puis recharge tandis que le picador se contente de le contenir dans le peto.
La suite est mieux organisée. L’animal est mis au centre  d’où il part allègrement pour pousser avec classe sur une pique très bien placée. Nouvelle mise en suerte, toujours au centre du ruedo, pour une troisième  rencontre où se conjuguent encore la bravoure du taureau et les bonnes manières du picador.
Manuel Jesús dessinera une faena qui ira crescendo. Averti à l’entame sur la corne droite, il prend la main gauche pour affirmer sa domination. Revient à droite et puis alternera des deux mains des séries profondes et "templées".
Une épée entière légèrement desprendida n’empêchera pas l’attribution des deux oreilles tandis que la vuelta recompensera le toro.

Manuel Jesús Pérez Mota fera le tour d’honneur accompagné de ses deux picadors et du Mayoral.

Présidence de Nicolas Pétriat, assisté de Joaquim Camacho et de Pascal Lavigne

Dimanche après-midi

Les Pagès-Mailhan avaient déjà fait leur corrida entre eux lors de leur débarquement dans les corrals vicois. Les trois qui en avaient réchappé devaient être rejoints par trois condisciples débarqués le matin-même directement dans les chiqueros. Finalement le cartelito définitif prévoyait cinq Pagès-Mailhan et un Cebado Gago en sixième position. Mais comme le deuxième sorti fut remplacé pour boiterie par le cinquième, celui-ci fut à son tour remplacé par un Cebada Gago.

Il n’y a pas grand-chose à ajouter. Les quatre Pages Mailhan étaient jolis, bien faits, bien armés et aux poils luisants, par ailleurs sans bravoure, sans force, sans caste, fades. Seul le gros quatrième était violent, mais toujours sur la défensive, sans option.

Le Cebada Gago sorti en cinquième position se décomposa très vite, le sixième, du même fer, fut plus honnête et permit à Thomas Dufau une faena dont les meilleurs moments se situèrent du côté droit. Estocade foudroyante qui entraîna la demande et l’octroi d’une oreille.

Il n’y a rien à retenir des prestations de Morenito de Aranda et de Joselito Adame. Cuando no hay toros …

Présidence de Guy Bournac assisté de Joaquim Camacho et de Michel Bouix

Lundi après-midi

Six Dolores Aguirre, tous cinquenos, remarquablement présentés, hauts, forts, violents, tous mansos et débordant de caste, firent régner l’épouvante dans la piste et l’émotion dans les gradins. Corrida salutaire qui vient opportunément nous rappeler que la sauvagerie des véritables toros bravos les distingue de ceux transformés en moutons selon les exigences des figuritas.
Honneur soit rendu aux trois toreros, à leurs picadors, à leurs banderilleros, qui en ce lundi de Pentecôte combattirent ces authentiques fauves !

Fernando Robleño tomba sur un premier adversaire fuyard, difficile à fixer, qui ne s’employa que sur la seconde pique. Il se débarrassa de cet animal dangereux qui cherchait l’homme par une estocade en bonne place précédée de trois pinchazos.

Le quatrième se laissa canaliser à la cape, souleva le cheval sur une première pique pour obtenir la chute et en sortir seul immédiatement, tapa violemment le peto lors des deux piques suivantes et en sortit encore seul.
Robleño  brinda au public et utilisa les quelques premières charges de l’animal pour donner, de l’une et l’autre main, les meilleures passes de l’après-midi. Mais l’animal cessant rapidement de charger pour se mettre en défense, il l’expédia d’un metisaca, suivi d’un pinchazo, d’une grande  estocade et d’un descabello. Palmitas.

Javier Castaño a comme premier adversaire l’animal le moins difficile du lot.
Il le torée convenablement de cape. A la cavalerie ce manso con casta s’emploiera cinq fois dans des rencontres intenses et brèves, partant même de loin lors de la cinquième.
David Adalid sera invité à saluer aux banderilles.
Muleta en main, Castaño montre que l’animal passe avec noblesse sur les deux bords. Mais voilà, le bicho a tendance à se retourner vite et le torero n’a pas la volonté d’imposer sa domination et de soutenir le combat. Il expédie l’affaire d’un pinchazo hondo suivi d’une épée entière et tendue. A mon humble avis, ce toro est resté inédit faute d’avoir rencontré un lidiador plus affirmé.

Le cinquième pensionnaire de Dolores sème la panique dans le ruedo, Tito Sandoval parvient à lui administre quatre piques sur lesquelles, refrain connu, il ne s’emploie pas et dont il sort seul.
Ni Adalid, ni Sánchez, ne parviendront à poser une paire de banderilles entière à ce tío qui coupe le terrain pour les attendre.
Castaño doubla sans fioritures, régla la tête comme il put, porta un  tiers de lame qui suffit avec l’aide de la cuadrilla à coucher la méchante bête.

Alberto Lamelas reçut le numéro 27, Pitillito, corne droite astillée, devise accrochée au bas du flanc droit, par bonnes véroniques et demie.
L’animal pousse peu sur une première pique trasera, ne pousse pas sur la deuxième reçue dans l’épaule, pousse un peu plus sur la troisième.
Alberto entreprend à la muleta ce taureau à charges courtes par derechazos, puis prend la gauche et alternera sur les deux bords. Ça manque de "temple" mais pas de courage et d’engagement. Pleine épée contraire et salut au tiers. Applaudissements à l’arrastre.

Nous nous souviendrons de Cantinillo, haut et magnifiquement découpé, sans excès de graisse, mais devant dépasser facilement les 600 kg, largement armé.
Se désintéressant de ce qui se passe dans le ruedo, il en fait le tour au ras des planches, tête haute, attentif à trouver une sortie. Sa tentative de saut par-dessus la barrière échouera de très peu.
Pagailleuse agitation en piste pour amener le fuyard au cheval. C’est le grand cheval noir d’Alain Bonijol, Destinado, monté par Gabin Rehabi. Le cornu rentre à trois reprises avec violence dans le peto, en ressort chaque fois sans avoir été réellement piqué, se réfugie au centre pour y devenir inamovible. C’est alors que Gabin se décide à l’y aller chercher. Le tampon qui s’ensuit fait voler le groupe équestre en éclats et le toro s’en prenant au cheval le fait rouler deux fois sur lui-même. Il faut qu’Alain Bonijol qui a sauté en piste, redresse le cheval et l’interpose entre lui et l’animal furieux jusqu’à temporiser, maîtriser et calmer la situation.
Mais alors que Gabin s’est remis en selle et s’apprête à repartir à l’assaut, le président, Javier Molero, ancien dirigeant du club Cocherito de Bilbao, fait sonner le changement et renvoie sèchement le picador. Pourtant ce taureau aurait mérité une pique supplémentaire.Il n'est pas inutile de préciser que les banderilles sont posées une par une et pourtant sous des applaudissements.
Avec la muleta, Alberto a le plaisir de constater que Cantinillo répond aux toques. Alors, il part à l’assaut se lançant dans des courtes séries de derechazos dont chacun entraîne l’enthousiasme du public. C’est relativement bref mais si intense que  quand l’estocade portée avec foi couche la bête, une formidable ovation libératrice dresse les gradins.

Le public voulait deux oreilles, le président venu de Bilbao n’a pas mis la seconde et a entendu une bronca. Mais cette oreille, provoquant une double vuelta où s’associent Gabin Rehabi et Alain Bonijol, en vaut mieux que deux. Alberto Lamelas restera comme le héros de cette feria.

Présidence de Javier Molero assisté de Joaquim Camacho et de Jean-Franck Passicos

Du public :

Le public de Vic n’est plus ce qu’il était il y a une vingtaine d’années. Une bonne partie est constituée de gueulards qui ne comprennent rien. Je pense, par exemple, à ceux qui ont sifflé violemment Gabin, des gendarmes sans doute, parce que la jambe de son cheval franchissait la ligne continue et qui l’ont copieusement insulté quand il est allé piquer au centre de l’arène, se réjouissant de sa chute au cri de « C’est bien fait pour toi ! ».
Comment ne se sont-ils pas rendu compte qu’un grand toro manso réclame une lidia appropriée et qu'ils avaient la rare occasion d'assister à une suerte de pique de grande qualité ?

De tels spectateurs finiront par être plus redoutables que les anti-taurins qui, entre nous soit dit, ont fait une bien piètre exhibition ce samedi à Vic et se dont dispersés en déroute…

Jean-Jacques Dhomps