Ainsi l’arène est toujours un lieu où il arrive que des hommes, pleinement conscients de ce risque, succombent à des blessures infligées par des taureaux.

Durant ces derniers mois, trois matadors viennent de subir ce tragique destin.

D’abord le vétéran Rodolfo Ródriguez “El Pana”, 65 ans, blessé le 1er mai à Ciudad Lerdo, au Mexique, et mort le 2 juin des suites de cette blessure, puis le novillero Renatto Motta, 20 ans, blessé le 17 mai à Malco au Pérou et mort le même jour durant un transport chaotique à la recherche d’une introuvable équipe médico-chirurgicale, enfin le maestro Victor Barrio, 28 ans, mort sur le coup, cage thoracique perforée par la corne d’un toro de Los Maños, le 9 juillet dans les arènes de Teruel.

Devant ces drames, il est impossible de ne pas se demander si notre attachement à la fiesta brava suffit à les légitimer.

Aux XVe et XVIe siècles des centaines d’anonymes mourraient chaque année, dans une indifférence à peu près générale, sur les places et dans les rues des villes et villages espagnols dans des combats de taureaux forts peu ritualisés. Au point que le pape Pie V, le 1er novembre 1567, voulut les faire interdire pour la raison essentielle que « la vie humaine est un don de Dieu qu’il ne faut pas exposer inutilement ». Philippe II lui résista victorieusement au nom du peuple espagnol…

À la fin du XVIIIe siècle la corrida moderne est constituée et les toreros ne sont plus des anonymes. José Delgado “Pepe Hillo” est considéré avec Pedro Romero et Costillares comme l’un des pères fondateurs de cette corrida moderne. Quand il est tué le 11 mai 1801 dans l’arène de Madrid par le toro “Barbudo” c’est la consternation générale en Espagne. La reine consort Marie-Louise ayant assisté à ce spectacle, en reste horrifiée. Elle obtient de Godoy, son amant dont elle a fait un premier ministre, qu’il fasse interdire les corridas en 1805. Joseph Bonaparte les rétablira en 1808…

Depuis, la liste des blessés à mort dans l’arène n’a cessé de s’allonger et ne s’interrompt pas, même si les progrès de la chirurgie et de la thérapeutique sauvent de très nombreux toreros.

Nous savons, nous aficionados, que la corrida est le spectacle de l’affrontement de l’homme et de la mort. La mort possible de l’homme, est indispensable à la parfaite justification éthique de cet affrontement. 

Celui qui meurt dans l’arène mérite notre respect le plus profond, ce qui ne nous empêche pas de respecter aussi le taureau qui l’a tué dans toutes les dimensions de sa superbe et sauvage animalité.

À l’inverse, les idéologies animalistes conduisent leurs adeptes à considérer comme insupportable la mort des taureaux, certains allant jusqu’à se réjouir sur les réseaux sociaux de la mort des toreros, les pires salissant leur mémoire et allant jusqu’à insulter leurs proches plongés dans le deuil.

Que Rodolfo Ródriguez “El Pana”, Renatto Motta et Victor Barrio reposent en paix, ils vivent à jamais dans nos mémoires collectives.

Le bel hommage photographique que Ferdinand De Marchi a rendu à Victor Barrio s’obtient en cliquant sur l’image ci-dessous :