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UN DIA Y NO MAS

UN DIA Y NO MAS ?

 

Ça ressemblait sans doute à une grosse blague, un de ces paris un peu fous, que l’on accepte un soir d’euphorie, quand la vie vous paraît subtilement belle.

 

Un : “pas chiche ?“ lancé par un gamin qui cherche à voir jusqu’ou ira l’autre, pour le juger, pour se jauger.

 

Morante de la Puebla, haï, adulé, énervant, et pourtant déjà au panthéon des artistes, à la limite parfois du clownesque, est  l’essence même de la tauromachie.

Les clowns toreros ont tellement inventés dans l’histoire.

Les “artistes“ aussi, ceux d’avant, et leurs novillos.

 

Ami intime de l’organisateur principal de la féria d’Istres, Morante honore ses contrats de sa présence.

Il n’en fait ni plus, ni moins qu’ailleurs, il le fait heureux c’est là la différence.

Si par hasard passe par là, le toro qui lui sied, alors oui le geste devient précis, et devient art, et le temps suspend son vol…Comme le dit le poète.

Si par hasard, il y voit un quelconque défaut (comme son second Dimanche dernier, manso fuyard)  alors, Morante nous montre ce défaut, et nous régale de quelques détails, il est ainsi.

Il fait partie d’une caste, celle des enfants gâtés par un don naturel, mais aussi, celle des privilégiés qui choisissent leurs toros, leurs places, leur communication.

Avec lui, l’excommunication n’est jamais loin, les toristas le détestent, les toreristas l’adulent.

Pour ma part je “detestaime“ Morante. Il m’irrite et je reconnais qu’il peut me donner des frissons sur une passe. Mais est-ce assez ?

Les partisans vous diront que oui. Que le détail se suffit à lui même, que l’art de ne comptabilise pas, que l’artiste ne calcule pas, il est dans l’œuvre, il est l’œuvre.

Ce sont des instantanés, des gestes d’instinct.

Que Morante c’est ça, et plus encore.

On parle de “Duende, de l’Arte“  cet impalpable qui vient du fond des gorges éraillées des quartiers Sévillans, du son des guitares qui accompagnent les jours et les nuits de Triana, des mages du Rocio, des patios enluminés aux danseuses gitanes.

Parler de Morante, c’est parler de Curro Romero, de Rafael de Paula, d’une lignée de toreros artistes, ou l’œuvre jaillit comme un jet spermatique, recréant sans cesse un monde éloigné du chaos et si près du “Fracasso“..

Les détracteurs, diront que le détail ne suffit pas, que Morante est un couard, qu’il se moque du peuple, que son pseudo art ne s’effectue que sur des toros au pire “collaborateurs“ qu’il est l’antéchrist, celui qui damne le toro vrai, qu’il prend l’argent et s’en va comme le dernier voleur de poulet.

Les autres rétorquent qu’il serait impossible de faire ce qu’il sait faire avec des toros trop rétifs, que face aux mêmes, très peu feraient le dixième de ce qu’il sait faire.

Les uns lui reprochent de ne jamais toréer des toros dits “durs“ les autres rétorquent qu’il l’a déjà fait, regardez “Matematicas“ le Victorino de Dax.

Morante, un génie, un clown ?

Et si il était tout cela à la fois ?

 

On imagine la scène : Morante, Puro à la bouche, riant de toutes ses dents et fossettes..

En face, le ganadero, Joselito, ancien torero, matador de toro, qui il y a onze années se coupa la coleta.

Discussion entre deux monstres du toreo.

Moi, de mon temps, dit l’un.

Moi, je suis. Dit l’autre.

Et si on se confrontait amicalement, comme cela, par jeu, pour le “fun“.

Chiche ?

Qui a lancé ce : “chiche“ Morante ? Joselito ?

Vas savoir, peut être les deux en même temps.

 

C’est un jeu, une “Broma“. Ça n’est pas sérieux.

Mais voilà, les deux sont toreros, ce qui est dit est dit, on ne peut plus reculer la jambe.

Morante n’a rien à gagner.

Joselito tout à perdre.

 

Onze longues années sans fouler un ruedo, sans porter ni l’or, ni l’acier.

Onze longues années à se reconvertir. Se transformer.

Devenir Ganadero, passer de l’autre côté du miroir.

Ce miroir, qui depuis le 15 Mai 1987 lui renvoie cette image striée, comme découpée par la corne d’un “Penajara“ de sang Baltasar Iban.

Cette griffure qui part de sa gorge vers la joue, comme si la camarde lui disait : tu vois, tu es à ma portée, tu es marqué, je t’ai épargné pour cette fois, mais prends garde à toi.

Onze années à ne plus avoir cette angoisse de ne pas réussir le rite, de se mettre en véritable danger, de risquer sa vie, de fouler du sable ou s’engloutissent les espoirs et d’ou jaillissent les triomphes.

Il a dit chiche.

Istres c’est bien, le public est aimable, les amis partout, dans et hors du callejon.

Il ressort l’habit bleu et or qui le faisait reconnaître partout, sa cape au revers bleu également là ou tous les autres l’ont en jaune (couleur maudite s’il en est.)

On l’imagine, triant ses toros, toréant de salon, s’astreignant à l’exercice.

Entrant dans son arène de “tienta“, toréant pour de vrai.

Retrouver le geste, l’envie, le plaisir pur de sentir passer la masse vivante dans la légèreté de l’étoffe.

Ser torero, otra vez.

 

Morante regarde, Joselito est là.

Trois petites choses qui les séparent, mis à part l’âge et l’expérience.

D’abord le “toque“ il est imperceptible, il est infime, un frémissement du tissu, juste le poignet. Les trois temps de la passe.

C’est le “sitio“ qui compte, laisser la distance.

Les toreros d’aujourd’hui, Morante compris,  sont “sur“ le toro. L’étouffent presque.

Joselito est à distance, s’éloigne, prend son temps.

Se replace, muleta à l’avant.

Une éternité peut passer, lui, sait la respiration du toro. La respecte. L’éternité n’est rien.

 

Le second détail c’est la verticalité absolue, les deux pieds sont plantés en terre, le talon ne décolle presque jamais, seule la main, le menton, et le bras opposé tombent. Le corps est relâché mais droit.

C’est la ceinture qui torèe, la lenteur est liée à cet axe inamovible que fait le corps, la passe s’allonge, et les changements de main, sont le prolongement du troisième temps. On ne voit pas Joselito s’accrocher au “cul“ du toro.

 

Le troisième détail est dans le pied d’appui, à la mise à mort, il est dans l’axe de la tête, jamais sur le côté.

C’est le volapié qui évite la corne, ce mouvement d’esquive du corps qui roule sur lui-même, et pas la course elle-même.

L’épée tombe, comme un coup de poing donné.

Le bras n’est pas tordu, la main gauche esquive, le bras tue, le corps roule.

Les choses sont simples, naturelles, tout paraît sans effort, sans aucune scorie.

Classe, et simplicité.

 

Joselito était une de mes toreros préférés, et peu importe la valeur réelle de ce qui s’est passé à Istres, on s’en fiche, des oreilles, des trophées, des triomphes, et dans une certaine mesure des toros, ceux qui étaient là ont vus.

 

Joselito souriant : “ l’hymne à l’amour, Aranjuez“ l’orchestre “Chicuelo II“ qui ne joue pas, mais qui accompagne le toreo d’une pureté absolue, ce ballet lancinant, cette teneur parfaite de l’essentiel.

 

Morante marche, il sourit, il salue, il est applaudi, ici Istres, comme à la maison.

Joselito sur les épaules, rit à pleine dent, pari réussi.

 

Déjà, dans les couloirs, murmurent les voix autorisées, et si…Joselito faisait trois, cinq dix, quinze dates de plus, histoire de voir.

Joselito a-t-il intérêt de faire cela ?

 

On imagine, ils sont seuls, face à face.

Morante, hilare : “je te l’avais dit“…

Joselito, hilare : “incroyable, je me suis senti tellement bien. Merci de m’avoir “obligé“.

Morante : “Merci de m’avoir montré..“

 

Morante dort dans sa limousine, le Morante Tour continue.

Au téléphone, Joselito écoute son mayoral, il y a une vache malade, et le “rouquin“ vient de se battre avec un jeune impétrant qui veut sa place.

No pasa nada, retour à la vie “normale“

 

Entre les phares, les pins des Landes défilent, j’écoute de la musique, ma douce et tendre conduit, je rêvasse un peu, il y avait dans cette journée, un peu de ma jeunesse, quelque chose de suranné et classieux.

 

Un jeune aficionado m’envoie un texto : “Alors, ce Joselito ?“

Je souris, et réponds, un rien provocateur : “Ben comme tu as vu, les toreros de mon temps, c’était autre chose, les toros aussi d’ailleurs..“

 

Je regarde la lune pleine, les quelques nuages éclairés, les pins qui se découpent dans la pâle clarté, je pense à mon texte de demain, je souris, heureux, comme Joselito doit l’être sans doute.

 

CHF

L'art

La connaissance du taureau et l'expérience du torero, l'élégance de son toreo ne sont qu'un lieu commun de "l'art tauromachique" moderne, sans émotion si le risque est absent de la scène. Nous en voyons de nombreux exemples, exécutés sous nos yeux par les grandes figuras. Et seul quelques aficionados y trouvent à redire, si on regarde bien ce qui se passe dans nos grandes arènes.

De l'art et de l'esthétique, voici la vision qu'en avait le professeur Henri Ey, psychiatre de renom :

« l'esthétique de la corrida commence lorsque s'égalisent les risques de mort, c'est à dire lorsque le taureau est assez dangereux ou lorsque l'homme s'expose assez. Mais bien entendu, l'émotion qui soulève l'enthousiasme de l'aficionado, ce n'est pas la mort sanglante et prévue du taureau et encore moins la mort de l'homme, c'est l'art par lequel l'homme se joue de la mort et en triomphe. Nous voici loin de l'adoration et du culte totémique du taureau ».