Vic 2016,  une magnifique feria de premiers tiers

Depuis 2013, si je ne me trompe pas, le Club Taurin Vicois a pris l’heureux parti de ne laisser qu’un seul picador en piste et de remplacer les cercles concentriques par un marquage mieux adapté aux dimensions de la piste. Cette année, un arc de cercle diamétralement opposé au toril,  à 7 m du marchepied de la barrière et trois traits tracés de trois en trois mètres en s’éloignant de l’arc (voir l'image ci-dessus). Ce "format corrida concours" fut adopté lors des quatre corridas et c’est très bien. Pour la concours, encore une intéressante initiative qui sera à répéter, uniquement pour les corridas concours bien entendu et dans les arènes de petite dimension, outre le picador unique, ne laisser en piste pour accomplir les mises en suerte et les quites que le maestro et son peon de brega.

Peut-être mieux que jamais, cette Pentecôte vicoise a apporté la démonstration que le premier tiers était l’une des phases essentielles de la fête des taureaux, irradiant de la splendeur, soulevant de l’émotion.

La comptabilité est révélatrice, les 24 taureaux des 4 corridas ont cumulé 78 rencontres avec les chevaux, soit une moyenne de 3,25 par taureau. Ce fut rendu possible par la qualité des taureaux qui, d’une manière générale, furent assez puissants et résistants, bien que de bravoures diverses, pour donner ces assauts. Certes, beaucoup d’entre eux, les appuyèrent peu, s’y comportèrent sans grand style. Mais presque tous supportèrent 3 à 4 piques et donnèrent du spectacle, c’est assez rare pour être souligné. En résumé, les premiers tiers de Vic 2016 furent, de manière générale, de bien meilleure qualité que les derniers.

Depuis une quinzaine d’années, les organisateurs de Vic et Céret bientôt imités par ceux d’arènes comme Parentis, Orthez, Saint-Martrin-de-Crau, Alès, Carcassonne … ont appris à une partie de plus en plus conséquente des aficionados français à regarder, apprécier, aimer les piques.

Faut-il considérer que ces piques vicoises 2016 furent bien administrées ? Trop souvent non. Comme à l’accoutumée, elles furent “citées”, cheval perpendiculaire au taureau, la pique tombant de ce fait trop en arrière, quelquefois dans l’épaule, en outre souvent “pompée” et quelquefois “carioquée”.

Cependant, étant considéré que cet intérêt d’une partie de plus en plus importante du public est assez affirmé pour ne plus se démentir, que nous disposons en France de remarquables chevaux de piques, que les picadors sont, de plus en plus, bons cavaliers et bons toreros, ce tercio ne peut aller que vers encore plus d’intérêt et d’éclat.

Comment ? Je donne ici mon opinion qui, bien sûr, est discutable, la discussion pouvant s’exprimer par des commentaires publiables en bas de page :

Actuellement, le rempart constitué par le caparaçon est devenu plus important que la pique proprement dite. Nous aimons apprécier comment le taureau l’investit, y donne un petit coup et s’en échappe, vise la tête du cheval, fait chanter l’étrier, joue des cornes, ou pousse par à-coups, ou de manière continue jusqu’à déplacer le groupe équestre sur plusieurs mètres, secoue l’ensemble, le soulève, obtient la chute s’il est assez fort. Ainsi nous mesurons la force, la puissance, la violence, la caste de l’animal, en même temps que nous obtenons quelques informations sur sa bravoure ou sur sa mansedumbre. Pas de bravoure s’il sort immédiatement tout seul, pas beaucoup de bravoure s’il pousse dans un mauvais style, de la bravoure s’il pousse des deux cornes en mettant les reins et s’il refuse de se décoller du peto. Dans ce dernier exercice, l’animal peut s’épuiser d’autant plus qu’il est brave et que ses efforts pour soulever et pousser l’épuisent. Il augmente ainsi sa « dette d’oxygène » et sa « concentration sanguine en acide lactique »[1].

Nos picadors se font applaudir à peu de frais quand, ayant suffisamment perforé la bête pour obtenir le saignement souhaité, ils enlèvent la pique, la retournent et s’appuient ostensiblement sur la hampe comme s’il s’agissait d’une canne, laissant l’animal s’époumoner à pousser dans le “peto” et abandonnant aux capeadores le soin de l’en sortir. L’effet en est bien plus dévastateur de la puissance et de la résistance de l’animal que celui d’une pique bien placée et brève. Ceci a été flagrant lors de la corrida concours. Salta Cancela, le taureau de Los Maños, était un véritable brave, il alla quatre fois au cheval, les deux dernières fois en partant du toril, il s’éternisa à pousser lors de la deuxième rencontre. En effet, le picador, Gabin Rehabi, excellent par ailleurs, avait, sur un geste d’invitation de son maestro, Javier Cortés, enlevé et retourné sa pique, à la satisfaction majoritaire, je me garde d’écrire unanime, du conclave, laissant l’animal contre le peto et abandonnant aux deux piétons le soin de l’en détacher, ce qu’ils mirent bien trop de temps à réussir. Voir ou revoir tout ceci sur la petite vidéo de Corrida-TV. Au troisième tiers, l’animal qui avait commencé en donnant de vibrantes charges abandonne tout à coup le combat et se réfugie au toril, nous privant d’une faena qui, très bien entreprise par Javier Cortés, paraissait prometteuse. Ce taureau paya probablement, à ce moment-là, ses trop longs efforts par une accumulation excessive et paralysante d’acide lactique dans ses muscles.

Comment redonner à la pique plus d'importance qu'à celle du caparaçon Peut-il être compris que le picador n’a pas à enlever la pique du taureau mais plutôt à enlever le taureau de la pique et du cheval ?

La pique devrait rester en contact de la réception de l’animal à sa sortie et participer activement à diriger cette sortie. Je connais l’antienne, « Comment veux-tu que le bras d’un picador soit assez fort pour repousser un animal de plus de 500 kg ? » La question est d'autant plus pertinente que le cheval est perpendiculaire au taureau et que la pique est placée dans son dos, loin derrière le morrillo. Mais c’est différent, pensons au principe des leviers, si, au moment du cite, le cheval se trouve de trois-quarts face au taureau et si la pique impacte le morrillo. Dans ce cas, le picador peut tempérer la charge avec la force de son bras, de son buste et de tout son corps détaché de la selle et projeté vers le taureau parce qu’appuyé sur l'étrier gauche, tout en faisant avancer le cheval par le moyen de l’éperon. En même temps qu’il le dirige vers la gauche, de sa main gauche, par une rêne d'ouverture, il pousse avec la pique la tête du taureau à droite, vers la cape d’un piéton. Remarquer que cette façon de faire interdit la carioca et ne se prête pas au pompage. C’est, certainement, plus facile à décrire qu'à faire. Est-ce impossible à obtenir ? C’est en tout cas ce que préconise dans le petit ouvrage qu’il vient de publier, intitulé La verdad sobre la suerte de vara, l’illustre aficionado et bibliophile, José María Moreno Bermejo[2]. Je recommande ce petit livre à ceux qui lisent l’espagnol. Je ne crois pas, contrairement à ce que souhaite son auteur, qu’il soit possible, aujourd’hui, d’éviter que les cornes du taureau touchent le peto, surtout quand il vient au galop de 20 à 25 mètres. Toutefois, je persiste à croire que, pour donner la sortie au taureau, le picador doit manœuvrer son cheval en même temps qu’il pousse sur sa pique, d’autant plus efficacement qu’elle est placée en avant et qu'il est primordial, de toute manière, de maintenir la pique au contact du taureau du commencement à la fin de la rencontre afin de donner des piques moins prolongées et de les mieux doser. Ceci permettrait de remplacer nos actuelles une pique et demie à deux piques, statiques et dévastatrices, même dans les arènes "toréristes", par trois ou quatre, ou plus, piques dynamiques et enlevées.

Pour en revenir au taureau de Los Maños, il n’aurait pas été interdit, faute de mieux, de le “quiter coleando”, comme l’a timidement esquissé le péon de brega, Antonio Molina, en saisissant la queue qu’il lâche aussitôt dès les premières protestations du public. Le public doit apprendre qu’un quite coleando n’est pas à systématiquement réprouver.

D’autre part, iI siffle avec raison un picador qui impacte la pique trop en arrière mais pourquoi siffle-t-il plus encore quand le taureau étant dans le peto, il la retire immédiatement, avant même qu’elle ait pénétrée jusqu'à la cruceta, pour corriger en la plaçant plus en avant, c’est un moindre mal, non ? Bien entendu, dans le sens inverse, s’il déplace la pique d’avant en arrière, ¡hay que armar la bronca!

Il doit savoir aussi, ce public, que les repères tracés sur la pistes ne sont pas absolus et que, quand le taureau, après plusieurs sollicitations (le règlement les limite à trois) refuse de les franchir, ou bien il doit être rapproché, ou bien le cavalier doit aller à lui. J’avoue, trouvant le règlement trop timide et trop peu précis sur ce point, préférer la seconde solution car la première ne peut que générer capotazos inutiles. Et puis quel plaisir de voir un picador retrouver sa pleine primauté, disposer de la piste entière pour aller châtier un manso au centre ou, même, devant la porte du toril. Pourquoi se priver de ce qui peut prendre des dimensions grandioses ? Dans un tel cas, le président, dont nous souhaitons qu’il soit, à l’avenir, en liaison permanente avec l’alguacilillo par un système du genre émetteur bidirectionnel, devra, par l’intermédiaire d’un geste ostensible, spectaculaire et pédagogique dudit aguacilillo, en intimer l’ordre au picador.

Les suertes de pique à Pentecôtavic 2016, c’était fameux, mais nous devrions arriver, dans les années qui viennent à obtenir encore mieux ! Ce n’est pas pour rien, en effet, que l’épisode des piques soulève une infinité de polémiques, c’est qu’il offre d’importantes potentialités de progression. Il peut revêtir tant de beauté qu'il était pour Pablo Picasso source d'inspiration.

Pablo Picasso, Picador, céramique 1955
La  pique est dans le morrillo et les cornes ne touchent pas le cheval.

 

Solidité des cornes et fragilité des onglons

La mention inscrite sur l’affiche, « Toros certifiés limpios par les ganaderos » n’était pas mensongère puisque qu’aucune pointe de corne, en dépit des chocs contre les burladeros ou les petos, ne s’abîma. Il n’en fut pas de même de certains étuis d’onglons, trois taureaux de Baltasar Ibán, deux de Valdellán, et un de Victorino Martín en perdirent au cours du combat et en restèrent plus ou moins handicapés. D’une manière générale les vétérinaires consultés évoquaient une possible alimentation trop riche dans la période préparatoire à l’arène, génératrice d’une acidose du rumen provoquant la fourbure. Tandis que beaucoup d’aficionados attribuaient ce mal des onglons au séjour des bêtes sur le sol des corrals vicois devenu, par la conjonction de travaux d’ensablement récents et des dernières pluies, détrempé et boueux. Toutefois, la brièveté du séjour des bêtes dans ces corrals ne plaide pas en faveur de cette hypothèse.

Dans tous les cas, Marc Roumengou mène l’enquête et nous ne manquerons pas de vous en communiquer les conclusions dès que nous les connaîtrons.

                                                                                             Jean-Jacques Dhomps

 

[1]  Marc  Roumengou, Blessures et mort des taureaux de combat, Cahors,  Imprimerie France Quercy,1991, p.85-86
 

[2] José María Moreno Bermejo, La verdad sobre la suerte de varas, Madrid, Editorial Temple, p. 94-95
Lire l'opinion de François Zumbiehl sur cet ouvrage.